Silence pour le climat

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les places, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature.

 

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les place, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature. Il a fallu apporter des chaises, des tapis, des coussins, la grosse cloche et son support. Chacun s'assoit où il veut, comme il veut. Nous sommes le vingt-et-un juin. Il est onze heures. Le soleil est déjà brûlant sur la grande promenade au pied de la Sirène de Varsovie, (au bord de la Vistule). Lorsque tout le monde est installé, on sonne la grosse cloche, un son solennel qui m’évoque la minute de silence à Hiroshima. C’est parti pour trente minutes d’assise silencieuse. Un petit vent brassé par le fleuve nous rafraichit. Parfois, un nuage a pitié de nous et nous soulage de la canicule ambiante. Durant cet instant de méditation, quelques réflexions me viennent. Je les ai notées un peu en vrac ci-dessous.

« Autrefois, de Grands Êtres habitaient la Terre. À l’origine, le Ciel et la Terre nous habitaient. » Cette époque, on aurait pu l’appeler : Ère de la Grande Harmonie, mais une telle époque ne porte pas de nom. Nulle trace dans les livres d’histoire. Une telle époque échappe à la narration des chroniqueurs ainsi qu’à nos échelles des temps. Une telle époque a pu exister ici ou là dans l’univers, renaître et disparaître à de multiples reprises. Mais aujourd’hui, animés par la peur ou le désir, nous nous sommes identifiés à la matière de nos corps, ainsi qu’à moult choses conditionnées. Nous avons perdu contact avec les parts les plus essentielles de nous-mêmes, notre bonté fondamentale, le présent, la conscience aigüe de notre interdépendance… Nous avons oublié à quel point nous n’avions pas d’identité propre. Nous nous sommes faits des films. Nous nous sommes imaginés en héros de pacotille, nous nous sommes identifiés à des personnages prétentieux ou pathétiques, renonçant du même coup à ce que nous n’avons jamais cessé d’être réellement et sincèrement.

Sans renouer avec notre bonté fondamentale, comment surmonter la crise climatique, comment la résoudre ? Ne sentons-nous pas que les solutionnismes technologiques ne font qu’accélérer notre perte, en ce sens qu’ils nous éloignent toujours plus d’une société harmonieuse, vertueuse, favorable au vivant ? De tels solutionnismes ne servent généralement qu’une caste étroite aveuglée par des règles établie pour leur seul profit. La lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement des espèces commence dans notre rapport immédiat aux êtres, aux choses, ainsi qu’à nous-mêmes. Elle se prolonge par l’éducation (c’est-à-dire par l’entretien dans nos sociétés de ce qui fait de nous des êtres fondamentalement bons).

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les place, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature. Il a fallu apporter des chaises, des tapis, des coussins, la grosse cloche et son support. Chacun s'assoit où il veut, comme il veut. Nous sommes le vingt-et-un juin. Il est onze heures. Le soleil est déjà brûlant sur la grande promenade au pied de la Sirène de Varsovie, (au bord de la Vistule). Lorsque tout le monde est installé, on sonne la grosse cloche, un son solennel qui m’évoque la minute de silence à Hiroshima. C’est parti pour trente minutes d’assise silencieuse. Un petit vent brassé par le fleuve nous rafraichit. Parfois, un nuage a pitié de nous et nous soulage de la canicule ambiante. Durant cet instant de méditation, quelques réflexions me viennent. Je les ai notées un peu en vrac ci-dessous.

« Autrefois, de Grands Êtres habitaient la Terre. À l’origine, le Ciel et la Terre nous habitaient. » Cette époque, on aurait pu l’appeler : Ère de la Grande Harmonie, mais une telle époque ne porte pas de nom. Nulle trace dans les livres d’histoire. Une telle époque échappe à la narration des chroniqueurs ainsi qu’à nos échelles des temps. Une telle époque a pu exister ici ou là dans l’univers, renaître et disparaître à de multiples reprises. Mais aujourd’hui, animés par la peur ou le désir, nous nous sommes identifiés à la matière de nos corps, ainsi qu’à moult choses conditionnées. Nous avons perdu contact avec les parts les plus essentielles de nous-mêmes, notre bonté fondamentale, le présent, la conscience aiguë de notre interdépendance… Nous avons oublié à quel point nous n’avions pas d’identité propre. Nous nous sommes faits des films. Nous nous sommes imaginés en héros de pacotille, nous nous sommes identifiés à des personnages prétentieux ou pathétiques, renonçant du même coup à ce que nous n’avons jamais cessé d’être réellement et sincèrement.

Sans renouer avec notre bonté fondamentale, comment surmonter la crise climatique, comment la résoudre ? Ne sentons-nous pas que les solutionnismes technologiques ne font qu’accélérer notre perte, en ce sens qu’ils nous éloignent toujours plus d’une société harmonieuse, vertueuse, favorable au vivant ? De tels solutionnismes ne servent généralement qu’une caste étroite aveuglée par des règles établie pour leur seul profit. La lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement des espèces commence dans notre rapport immédiat aux êtres, aux choses, ainsi qu’à nous-mêmes. Elle se prolonge par l’éducation (c’est-à-dire par l’entretien dans nos sociétés de ce qui fait de nous des êtres fondamentalement bons).


 

Varsovie - Samedi 14

 En promenade avec Béniou le chat. Malgré la laisse, je crois que c’est lui qui commande. Les sorties avec Béniou ressemblent à des aventures très minuscules. Au pied des grands immeubles, les gens ouvrent des yeux ronds parce qu’au bout d’une laisse, ils s’attendraient plutôt à voir un chien. Minou ! Minou ! Comment vous faites ? Il a l’air si sage ! C’est parce que c’est moi qui lui obéit, je réponds. En se cachant derrière les buissons, on longe la cour déserte de la maternelle. Béniou voudrait bien passer sous la grille, mais je dois l’en empêcher. Je crois qu’il est attiré par les volatiles (la cour de l’école maternelle est pleine de verdure). Lorsque les passants ou les voitures surgissent nous courons très vite dans l’autre sens. Je m’efforce de ne pas courir comme un ours parce que Béniou me prendrait pour un prédateur. S’il paniquait, je ne suis pas sûr que le fin harnais tiendrait le coup. Un oiseau minuscule nous a repéré et donne l’alerte avec un bruit répété, un bruit sec et agressif, comme le bouchon d’un tac-tac, mais beaucoup plus rapide, suivi parfois d’une note fluette. Il cherche à protéger son nid. Enfant, je jouais au tac-tac dans la cour de l’école. Deux boules attachées à un fil qui rebondissaient l’une contre l’autre. Je trouvais ça tellement fascinant ! Mes copains aussi. On se le prêtait pour savoir qui ferait le plus de tacs. Il y en avait toujours un plus fort que moi. Je n’ai jamais eu de chance pour gagner.

 Quelques gouttes éparses tombent du ciel gris. Cela ne décourage pas Béniou. Si je l’écoutais, il m’emmènerait jusqu’au zoo de Praga. Cette fois, c’est moi qui décide de rentrer. Nous découvrons même le plaisir de l’ascenseur.

Journal - Jeudi 4 juin

 Aujourd’hui, c’est la Fête-Dieu, (Boże Ciało en polonais). Nous fuyons Varsovie pour aller à la campagne. Notre route passe devant des églises pleines comme des œufs. Dans l’un des villages traversés, c’est probablement tous les habitants qui se sont réunis tant il a de monde devant la vieille église de bois. Ils ont formé une longue procession colorée (la route est parsemée de pétales de fleurs).

Les paroissiens se sont mis sur leur trente-et-un et portent des vêtements noirs, très blancs, et gris. La procession est menée par trois individus proéminents, un peu rougeauds, cheveux courts. C’est curieux comme ils se ressemblent. Chacun des trois est vêtu d’une étole blanche et dorée étonnamment riche en détails, qui ne semble être sortie que pour l’occasion, et porte un étendard où sont représentées j’imagine les figures saintes. Mais nous passons trop vite. C’est Gasper qui conduit, alors impossible d’observer tout en détail.

En France, la Fête-Dieu n’est pas un jour férié. La cérémonie est reportée au dimanche suivant. Je me souviens d’avoir pu contempler une carte postale représentant une telle procession en Normandie. Sur l’image, mon grand-père figurait en bonne place à côté du prêtre. Mon grand-père était un homme pieux. Il se décoiffait et se signait devant chaque crucifix qu’il croisait sur son chemin. Rien d’étonnant à ce que je le retrouve sur l’une de ces photos.

Ces chasubles et ces effigies dressées haut devant les fidèles m’évoquent le monde un peu ridicule et poussiéreux du XIXe siècle, un vieux film noir et blanc, un conte de fées auquel je ne suis plus capable de croire tant il a été dévoyé au cours des siècles, tant ses messagers n’incarnent plus le message qu’ils sont censés porter. Pourtant, la foi de mon grand-père était aussi tangible que la terre qu’il cultivait. Je n’ai aucun doute que ses actes, ses paroles et ses pensées étaient alignés. Il trouvait normal d’aider son prochain. Il accueillait régulièrement des gitans sur ses terres. Durant la guerre, il avait caché quelques personnes pour leur éviter d’être envoyés en Allemagne au travail forcé.

Alors, lorsque je vois ces foules endimanchées, cette fraîcheur et ce festoiement me surprennent parce que toutes ces couleurs contrastent avec ma vision des choses. Sans aucun doute, parmi les fidèles se trouveront des personnes sincèrement animées par la foi. Néanmoins, nul ne m’empêchera de croire que la véritable foi n’a pas de religion. La bonté est un trait intrinsèquement humain qui n’aura jamais besoin de prêtres ou d’Églises quelles qu’elles soient.

La voiture file dans les lacets parmi les champs. Dieu merci, malgré toute cette grisaille, il ne pleut pas encore.

Journal - Samedi 30 mai

Varsovie. Le centre-ville, avec ses grattes-ciels dernier cri qui se dressent comme de gigantesques miradors autour du fameux Palais de la Science et de la Culture, le monument "offert" au Polonais par Staline après la seconde guerre mondiale

À nouveau cette impression en attendant un bus qui ne vient pas, une impression presque dérangeante de pouvoir côtoyer, le temps d’une étincelle, toutes ces vies, toutes ces existences si profondes, lointaines, compliquées ou simples, certainement si différentes de la mienne (mais tellement semblables) que je ne suis pas sûr de pouvoir les comprendre, si diverses, pauvres ou riches en expériences, en bonheurs ou malheurs diverses, qu’on ne saurait affirmer pour sûr qu’un sourire ne cache pas un profond désespoir ou qu’un visage fermé ne dissimule pas une extase silencieuse. Était-ce l’effet d’avoir séjourné longtemps seul ? La foule m’enivre et m’effraie, en même temps. Elle m’attire et je l’exècre. Une foule faite de feu et de glace, de prétentions, de petites arrogances, de sympathies, de respect et de peurs, de cordialité et de défiances. En même temps. Je ne sais plus qui a écrit ou dit que l’humanité était une psychothérapie de groupe qui a échoué.


On ne peut pas marcher comme si on était seul. On ne peut pas faire semblant de ne pas avoir de visage. Le bus arrive. C'est toute la ville qui semble être montée dans ce bus. Et nous voilà, Varsoviens, qui traversons la Vistule, avec toutes nos humeurs, nos éclats de voix, nos parfums bons ou mauvais, mêlées l’espace d’un samedi après-midi, que le grand fleuve emportera lentement et sûrement, en tout cas très loin là-bas vers la Baltique et où viendront jouer les mouettes et les fous de Bassan.

Je retrouve le calme apaisant de la cour de l’immeuble.
Il a plu et c'est bien.

Journal - Mercredi 27 mai - Compter de un à dix


 Installé sur le balcon, le chat surveille le moindre mouvement de l’air.

Je compte mes respirations. De un à deux, puis en décomptant, deux, un. Puis de un à trois, et en décomptant de trois à un, et ainsi de suite jusqu’à dix. Ce simple exercice augmente très vite la concentration et la présence d’esprit. Une fois accompli vos comptes et vos décompte, vous contemplez sans plus y penser « les mouvements de l’air », les sentiments que l’air véhicule, comme le chat, avec parfois des graines de pissenlit, ou des poussières venues d’on ne sait où. Les choses circulent en boucle, rien jamais ne s’arrête.

On entend le merle qui s’est posé à portée du regard, plus loin l’écho d’un pigeon ramier, les ambulances, le brouhaha de la grande ville. Installé sur le balcon, le chuchotement immense du ciel. Les terres et les routes, les rivières et les collines s’étendent sans limite. Plus loin, vers l’Est, la grande plaine d’Europe, ses forêts de pins à n’en plus finir, ses vastes étendues de bouleaux qui s’étendent jusqu’à l’Oural. De l’autre côté, vers l’Ouest, des paysages de champs et des autoroutes s’étendent jusqu’à l’Atlantique, plus loin encore, l’océan, vaste étendue ridée et sombre où le soleil n’est pas encore levé. Nos frontières, où sont-elles ? Les frontières, si elles existent, fictions de nos imaginations fertiles, nées de nos peurs, de la crainte se voir piller nos précieuses vies. Les frontières elles-mêmes se déplacent très lentement en courbant la tête, à la manière les lacets desséchés des grands fleuves au gré des crises et des récits morts, imaginés au fil des siècles, mais dont on a oublié depuis longtemps la motivation première.

En-deçà de l’illusion du langage, il n’y a plus qu’un ciel noir à l’extérieur et à l’intérieur, un ciel noir pour qui n’a plus les mots pour se raconter. Alors oui, nous avons peur et nous nous dressons des palissades pour échapper au vertige, pour nous assurer que nous avons des limites. Les limites nous définissent. Les frontières nous limitent pour que nous n’ayons pas à craindre d’incarner des dieux. Mais dans l’espace du ciel noir, berceau de toute chose, où sont les frontières ? Pourquoi nous attacher plus longtemps à ces artefacts ? La conscience surgit comme une herbe au-dessus du courant. Elle fabrique des vagues d’existence.

Installées sur le balcon, les étoiles naissent et meurent, brèves lueurs dans un ciel éternel. Tout va bien.

Le merle s’est envolé un peu plus loin. Le chat a tourné soudainement la tête, puis, tranquillement, a poursuivi sa toilette.

Journal - Mercredi 20 mai 2026 - compter de un à neuf

Dernièrement, un merle chante entre nos immeubles. Il chante la solitude des lieux, les variations de la lumière entre deux nuages.

Assis sur le balcon, je me suis pris de passion pour le sudoku. La règle est simple et les niveaux de difficulté variables. J’utilise une appli où j’ai découvert plusieurs stratégies pour remplir ma grille, par exemple, quand, dans la ligne, la colonne et le pavé de la case vide à remplir, il ne manque plus qu’un seul chiffre, c’est ce chiffre-là qu’il faut placer. Il faut juste savoir compter de un à neuf. Avec l’habitude, les yeux et le cerveau repèrent immédiatement les chiffres manquant dans cette suite.

Lorsque le niveau devient plus complexe, ces techniques ne suffisent plus. Heureusement, les applis ont toutes un mode « crayon ». Vous pouvez noter par exemple les chiffres probables lorsque aucun indice ne vous permet de décider s’il faut placer un sept ou un deux par exemple. Vous pouvez aussi utiliser ce mode crayon pour noter les chiffres interdits. Cela exige une réflexion un peu plus poussée, mais dans l’ensemble, lorsque vous avez trouvé, vous vous rendez compte que ce n’était pas si difficile.

Il est tard et ma grille de sudoku n’avance pas. Comme j’ai les yeux embrumés, les chiffres se mêlent dangereusement, alors je renonce à la satisfaction superficielle de finir la partie.

Le merle continue son chant solitaire entre les immeubles vides. Je sais très bien que les immeubles ne sont pas réellement vides (certaines pièces sont même éclairées), mais comme je n'en connais pas les habitants, ces grandes façades pourraient aussi bien être des gorges de montagne, ou des canyons. L'antenne, là-haut, ressemble à un pin solitaire. Il commence à faire sombre. Concentrés sur le monde étroit de leur bulle, des millions de gens jouent à d'autres sudokus, parfois des sudokus plus insensés que le mien, des sudokus géants où ce sont des personnes que vous placez ici ou que vous effacez là.


Le monde tel que nous le connaissions franchit à présent cette limite indicible qui sépare le jour de la nuit. Le merle ne le sait pas et continue son chant.

 

Journal - Samedi 16 mai 2026




Aujourd’hui, il pleut. Dans sa banalité, cette phrase ne dit pas toute la complexité de la pluie. Les gouttes ne choisissent pas où elles tombent, pourtant elles tombent avec une précision d’horloge, elles tombent par intermittence depuis plus de deux-cents millions d’années, façonnent le paysage et apportent la vie. Depuis la fenêtre, je vois seulement de rares passants qui se protègent d’un parapluie. La lumière grisâtre tamise toute velléité de bravoure, érode les humeurs et me renvoie à mon insignifiance.

Hier soir, je contemplais le long générique de fin d’un épisode de Midsomer Murders sur une chaîne de la BBC. La liste des personnes engagées dans un simple épisode était si longue qu’elle m’a donné le tournis. En m’efforçant de lire tous les noms, j’imaginais toutes ces personnes, des vies construites patiemment, précieuses, avec leur bagage d’histoires, parfois chamboulées, avec leurs lots de bonheurs ou de drames. Je me suis demandé si, personnellement, j’avais pu rencontrer autant de monde au cours de ma vie. Je me suis soudain rendu compte de l’anonymat immense où nous vivons, qu’il me serait impossible de connaître personnellement chacun des habitants de cette ville, de les connaître bien, un par un, de me souvenir de leur prénom. Il est déjà si difficile de connaître bien une seule personne, de ressentir cette affinité entre deux personnes qui se comprennent et se respectent. L’espèce humaine ressemble à un vaste désert. Marchant dans les rues bondées d’une métropole, je suis absolument seul. Les piétons sont des fantômes les uns pour les autres, les façades des grands immeubles des falaises abruptes. Si l’on faisait taire le bruit de la circulation, des ambulances et des haut-parleurs des centres commerciaux, le silence serait assourdissant. Mon désir de m’intégrer au monde ? Une sorte d’illusion pour le moins étrange. Nous sommes une espèce de sept milliards d’illusions qui se côtoient sans jamais vraiment se connaître. Sept milliards d’âmes errantes sur l’écume d’un rêve ou d’un cauchemar.

Pourtant, une seule âme suffit à vous réconforter. Et puis, notre cerveau n’est pas construit pour vivre dans une tribu composée de milliards d’individus.

Aujourd’hui, il pleut. Le chat a grimpé sur mes épaules. Son petit corps me réchauffe le cou et les épaules. Je sens qu’il est heureux. Je le sens parce qu’il y a cette vibration particulière au niveau du plexus solaire, un peu comme une communion, l’expression d’une affinité extrêmement profonde.

Aujourd’hui, il pleut. Et je souhaite de vous connaître.

Vendredi 15 mai - Querelle dans la rue

Scène de la vie quotidienne dans les rues de Varsovie. Deux septuagénaires se crêpent le chignon. D’après la situation, je devine que l’un a voulu garer son SUV flambant neuf à une place étroite (j’ai parfois l’impression que les hommes d’un certain âge cherchent à compenser l’impuissance liée à leur vieillesse par la puissance de voitures aussi grosses et luisantes que possible). Sans doute a-t-il légèrement égratigné le pare-chocs du SUV flambant neuf de l’autre qui se montre passablement excité, crie dans la rue comme si on venait de commettre un meurtre, pousse le premier de la poitrine. Vont-ils en venir aux mains ? Se sentant agressé, le second repousse le premier des mains. Il crie aussi, mais sa voix fluette ne parvient pas à couvrir la voix du premier. Ils finissent par se calmer parce que, j’imagine, qu’aucun d’entre eux ne souhaite finir cette affaire au tribunal.

Il y a quelque années, en entrant dans un parking souterrain, un jeune père de famille Allemand avait heurté le pare-chocs arrière de ma vieille Clio. Dans sa vieille Volvo, son épouse, ses deux enfants, des bagages dans tous les sens. Je crois que nos véhicules respectifs n’étaient ni très neufs, ni très propres. Il y avait bien des égratignures sur nos pare-chocs, mais sincèrement, je m’en fichais comme de ma première chemise. J’ai haussé des épaules. Je lui ai dit que ce n’était rien en lui souhaitant bonnes vacances. Sa réaction de gratitude m’a profondément étonné. Mince alors ! Peut-être aurais dû faire une scène ?

Le roman policier - Chapitre Six

Chapitre Six – Le lavis

 

Tandis qu’il faisait les cent pas, le directeur de la galerie des Arts orientaux évoquait l’un de ces chinois de bande dessinée, minces, un peu penchés. Derrière ses petites lunettes rondes et bien qu’il ne l’eût jamais vu, Hui Leng reconnut immédiatement Alvarez à sa démarche lasse et fatiguée.

Un doigt sur la bouche comme pour lui imposer le silence, il fit entrer le policier, et lui déclara qu’il souhaitait absolument lui montrer « quelque chose de magnifique ». Le lieutenant de police s’interrogea sur cet empressement, toisa du regard le jeune freluquet aux airs d’intello, mais Hui Leng avait piqué sa curiosité, alors il se laissa faire. Dans la salle d’exposition, le lavis de l’artiste chinois du 17e siècle s’étendait sur toute la largeur du mur, un paysage de montagnes plongé dans la brume. En haut à droite, entre deux sommets rocheux, une cascade formait d’abord un torrent, puis une rivière qui descendait vers la droite et séparait le paysage en deux parties inégales. Le lieutenant Alvarez n’avait jamais contemplé des lavis chinois traditionnels d’aussi prêt. On aurait d’abord dit un vieux papier jauni et couvert d’habiles coups de pinceau, où l’encre de Chine se confondait siècle après siècle aux tâches du papier vieillissant.

    Avez-vous remarqué les personnages ? demanda Hui Leng, le propriétaire de la galerie.

    Ma foi non ! avoua le policier qui chercha ses lunettes de correction avant de les enfiler.

Une fois ses gros verres devant les yeux, le lieutenant se sentit comme plongé dans un paysage de toute beauté. On devinait davantage qu’on ne les voyait différentes scènes miniatures, quasiment invisibles au premier coup d’œil, certaines dans des pagodes ou des maisons traditionnelles, d’autres au milieu de village ou éloignés dans la montagne. Un immortel se dressait non loin d’un sommet et contemplait un espace blanc. Les personnages étaient esquissés, sans doute du bout d’un pinceau fin. Pourtant, leurs costumes donnaient l’illusion d’être détaillés. Quelques traits habiles avaient suffi à caractériser ici une femme de haute naissance, là un mandarin, fonctionnaire de la cour impériale de la dynastie Qing. « Là-bas un paysan, plus loin, un homme vêtu de noir, tenant un fouet et vêtu d’un chapeau conique, « un policier de l’époque », expliqua le galeriste. « Si vous regardez tout en haut, vers la gauche, vous pouvez voir une scène de noce. On reconnaît ce mandarin à sa robe ample et brodée ainsi qu’à son chapeau surmonté d’une pointe. Les convives boivent et mangent, il y a un groupe de musiciens sur ce balcon.

    Et un peu plus bas, cette même femme avec des enfants et des servantes. Elle semble perdue dans ses pensées n’est-ce pas ?

    Vous avez tout compris, ces scènes sont reliées entre elles ou racontent des histoires différentes. J’ai repéré au moins trois fils narratifs différents.

    C’est une fresque de la vie, s’étonna Alvarez.

    Oui, mais si vous examinez attentivement, ces histoires mènent toutes à des châtiments. Si nous suivons ce chemin, qui semble disparaître et réapparaître dans le décor, nous pouvons suivre le destin de cette femme.

    Qui est cet homme ?

    Son habit est celui d’un militaire, c’est-à-dire qu’il n’est pas son mari.

    Ho, ho !

    Ho ho, comme vous dites ! Le renard qui les surveille suggère une infidélité. Ce qui est confirmé sur cette scène située tout en bas à droite du tableau.

    La dame voyage ?

    Elle quitte le royaume car elle a été répudiée.  Mais à cette époque, elle aurait très bien pu finir vendue comme prostituée. Ou simplement tuée. Certains de mes collègues sinologues suggèrent que ce tableau a pu servir de test pour des policiers ou des juges de l’Empire Chinois, une sorte de test d’intelligence et d’observation avant l’heure, parce que ces scènes correspondent à certains délits et peines strictement répertoriés dans les lois chinoises impériales de l’Empire de la dynastie Yuan. Avec cet exemple, une femme adultère peut être exécutée par son propre mari sans que celui-ci ne soit inquiété par les autorités. En revanche, si vous provoquiez la mort, de manière volontaire ou non, la loi prévoit une condamnation à mort, celle-ci étant appliquée selon différents supplices subtilement adaptés à la nature du crime. Pour un parricide, on sciait le coupable en deux depuis la tête jusqu’à l’entrejambe.

    Au moins, c’était clair et net, s’exclama le policier. Le terme de « coupable » semble tout-à-fait approprié.  Est-ce que ce tableau était utilisé pour tester les futurs fonctionnaires de police ?

    Aucune certitude à ce sujet. Ça aurait pu être aussi bien par jeu, ou pour évaluer les valeurs morales et la manière de penser d’un futur fonctionnaire. Ces scènes peuvent être reliées entre elles ou non, réinterprétées à souhait. C’est l’observateur qui se raconte une histoire, ou encore, c’est le tableau qui raconte le spectateur.

    Et vous vouliez me tester, hein ? Fit Alvarez, non sans un certain mépris dans la voix. J’aurais certainement échoué !

    Auriez-vous été trop sévère ? demanda le galeriste. Bien que celui-ci se montra pince-sans-rire, Alvarez comprit le trait d’humour.

    Bien entendu, j’aurais fait empaler tout ce beau monde pour avoir la paix, vous y compris.

    Blague à part, je crois que vous avez bien compris l’esprit de cette époque.

Le policier toussa.

    Quelle horreur ! Fit-il après un temps.

    Une horreur qui contraste étrangement avec la beauté du paysage.

    À l’image de l’humanité tout entière. À l’étroit sur notre paradis terrestre, incapables de vivre en paix.

La remarque du lieutenant sembla faire plaisir à Hui Leng qui sourit.

    Cependant, monsieur Leng, je ne suis pas venu pour que nous débattions sur l’Art chinois du Moyen-Âge…

    Du dix-septième siècle !

    Oui, oui, … mais sur un véritable meurtre. Un homme, visiblement d’origine chinoise, à peu près aussi jeune que moi, (septuagénaire quoi), a été écrasé par un lourd rocher. Nous avons les preuves que quelqu’un a poussé ce rocher. Un rocher très lourd, ce qui suggère que le meurtrier est un homme fort, (pas comme vous, vous n’êtes pas encore un suspect à mes yeux). Le problème, c’est que la victime a été profondément défigurée voyez-vous. Impossible d’y voir un visage. Ma question est : côtoyez-vous les communautés asiatiques ? Connaissez-vous des personnes d’origine chinoise ou asiatique ? Ou avez-vous entendu parler de disparition récemment ?

    Non. Mes parents sont venus de Chine il y a plus de cinquante ans et sont décédés depuis plusieurs années. Moi, je suis né aux États-Unis. La seule personne authentiquement chinoise que je connaisse bien, c’est le jardinier des jardins du Temple du Ciel Infini. Un homme remarquable par son érudition.

    Et vos amis sinologues ? Ils ne sont pas Chinois ?

    Non, ils sont coréens, mais je peux vous fournir un ou deux numéros de téléphone.

    Voudriez-vous m’accompagner à la morgue ? Nous avons conservé les vêtements de la victime. Peut-être cela vous évoquera-t-il quelque chose ?

 

Lui Han accepta la proposition et accepta de suivre Alvarez à la morgue.

Lorsque le galeriste entra dans la salle de la morgue, le visage du mort avait été préalablement couvert d’un linge.

    Alors, prêts pour le spectacle ? demanda Nemour, le médecin légiste.

    Oui, oui ! fit le galeriste qui n’avait pas compris.

Le médecin retira le linge. Tout le crâne était littéralement plat. Un œil exorbité dépassait encore de ce qui semblait avoir été une arcade sourcilière et les dents et la mâchoire ruinée semblaient avoir été broyés avant d’être mélangés comme des jetons de Mah-Jong. Hui Leng plia des yeux avant de se retourner pour vomir.

    Excusez-moi ! Excusez-moi ! fit-il confus après s’être essuyé la bouche avec du papier hygiénique. Nemour s’empressa de recouvrir le visage.

    Ne vous en faites pas ! Pour nous c’est la routine, ajouta le légiste.

    Pas pour moi !

    Plus facile de parler des suppliciés de la Chine du 17e siècle que de se confronter à un mort, hein ! constata Alvarez avec sarcasme. 

    Mais... heu, ce n’est pas le jardinier dont nous parlions tout à l’heure ?

    Bon, c’est un peu la même carrure, reconnu le policier. Les cheveux blanc éparses…  du moins ce qu’il en reste.

    Mais non, c’est lui, c’est le même homme, je vous dis.

    Vous êtes sûr ?

    Montrez-moi ses vêtements !

Le médecin alla chercher le bac où étaient conservés les vêtements du mort pour en ressortir un pantalon gris, une chemise verte sans col, ainsi qu’une veste gris clair faite d’une laine épaisse et imbibée de sang desséché.

    Vous reconnaissez ces vêtements ?

    Ce jardinier est aussi un éminent architecte paysagiste. J’ai assisté un jour à l’une de ses conférence. Je suis sûr qu’il portait cette veste.

    Alors comment expliquer que ce même jardinier est encore en vie et continue à faire son travail à l’heure qu’il est ? fit Alvarez énervé.

Les yeux du galeriste brillaient autant par curiosité que par excitation.

    Cet homme qui travaille maintenant au parc serait donc un usurpateur ? suggéra Nemours.

    Non ! Ça ne tient pas debout. Il y a tout ce monde qui le côtoie tous les jours. Il aurait été démasqué depuis longtemps, rétorqua le lieutenant.

    C’est lui, croyez ce que vous voulez, mais j’en suis convaincu.

    Et l’autre ? C’est son frère jumeau ?

 

Le soir même, Alvarez rentra chez lui de fort mauvaise humeur. Rien ne collait. Le lieutenant n’avait trouvé ni le nom de la victime, ni le mobile et encore moins l’assassin. Si jumeau il y avait, il s’en convaincrait rapidement… ou non. Il suffirait de comparer leurs gènes. En attendant, le criminel était dans la nature, sans doute déjà prêt à s’en prendre à une autre victime, mais pour quel raison ? Cette pierre si lourde ? Non, cela ne pouvait pas être un accident. Toute la nuit, Alvarez tourna et retourna la lourde pierre dans un mauvais sommeil.