Vert Naufrage est mon journal. J'y décris notre départ pour la campagne, la restauration d'une vieille maison, quelques idées personnelles, poétiques ou parfois philosophiques. Il y a derrière ce projet une ambition littéraire, mais aussi spirituelle. Hormis d'autres artistes, j'y ai placé mes propres photos et dessins. Dans les derniers posts, je tente l'écriture d'un roman policier.
Vert Naufrage 4 - Notre voisin (suite)
Mardi 28 mai 2024
Nous voilà rendu au cimetière militaire de Powązki à Varsovie. Aga et sa maman achètent des pétunias pour fleurir le columbarium où reposent les cendres de son père décédé en 2022. Sur la plaque de marbre qui ferme la niche a été insérée la photo de son visage en noir et blanc, en tenue militaire, le visage est solennel conformément à l’usage, mais le regard bienveillant. Ce cimetière est une sorte de Père-Lachaise à la varsovienne, un endroit où l’on enterre toutes les personnes ayant quelques mérites. On y trouve d’anciens combattants, mais aussi des professeurs d’université, des personnes du show-biz, d’anciens politiques, des médecins. Non loin du papa d’Aga, des stars de groupes de rock décédés prématurément, une autrice de livres sur la diététique végétarienne, un ancien sénateur, un homme moustachu organisateur de spectacles de cirque. A regarder les tombes ou les niches du columbarium, on pourrait en apprendre long sur la culture polonaise, pour peu que l’on veuille consulter immédiatement dans l’internet, chose que je n’aime pas faire avec mon téléphone. Agnieszka nettoie l’étagère à fleurs, jette les plantes desséchées, arrose celles qui ne le sont pas encore, balaie tout autour. Elle s’aperçoit que certains de nos pots, très pratiques pour accrocher des fleurs au niveau de la niche, ont disparu. Comme tout le monde achète les mêmes pots gris en plastique à l’entrée du cimetière, certains en profitent pour les dérober. Veulent-ils faire des économies ou gagner du temps ? Qu’ils gardent leur butin après tout. Ces pots en plastique, une fois leur forfait accompli, nous leur donnons de tout cœur. Cela leur évitera momentanément d’être des voleurs. Qu’ils emportent avec eux ce maigre butin !
Sur le chemin du retour, on s’arrête manger un morceau dans un petit restaurant de la rue Francuska. Non loin de là, une statue à l’effigie d’Agnieszka Osiecka, légèrement plus grande que nature, représentée assise à la table d’un café, la chansonnière et poétesse des années soixante, l’amante de Jeremi Przybora, lui aussi poète et chansonnier dont on dit souvent que si l’on parvenait à traduire ses chansons en Suédois, tâche quasi impossible, il recevrait le prix Nobel de littérature. Jeremi Przybora écrivait des chansons pour le « Cabaret des vieux messieurs », sorte de comédie musicale et théâtrale écrite pour la télévision dans les années cinquante et mise en musique par son complice, Jerzy Wasowski. La rue se trouve à de Saska Kempa, un très pittoresque quartier, avec des maisons blanches et carrées d’avant-guerre dont certaines sont couvertes de lierres, avec ses rues ombragées et ses jardins secrets, indéniablement le plus beau quartier de Varsovie. Nous avons rêvé d’y habiter, mais aujourd’hui, les maisons et même mes loyers sont hors de prix. Aga me demande comment je me sens. « Comme chez moi ! » bien entendu. La rue Française respire la France avec ses terrasses de cafés dont toutes les chaises sont tournées vers la rue, comme pour pouvoir mieux zyeuter le passage des passants et du temps.
Béniou la fripouille 2
Samedi 25 mai 2024
Me voilà à nouveau en laisse avec Beniou le chat. Beniou la fripouille explore le jardin, une véritable jungle à cette saison où toute la végétation foisonne et explose de mille tableaux. Il renifle chaque brin d’herbe, court après un cloporte, s’excite à poursuivre un lézard, et moi de le suivre, soucieux de lui aménager une certaine liberté malgré notre attachement à cette fichue laisse et de donner un sens profond à ma vie. Il faut renouveler la balade deux ou trois fois par jour, sinon la fripouille s’installe sur le clavier de l’ordinateur et miaule avec zèle. Alors je soupire, je me lève en maudissant d’abord l’animal qui va tout de suite se percher sur un gros parpaing à côté de la porte d’entrée pour que je lui attache le harnais, déjà excité à l’idée de sortir. Lorsque j’ouvre la porte d’entrée, le chat se dirige vers la mare. Au-delà des limites du jardin, la mare est desséchée et le fond est un endroit parfaitement dégagé, couvert de tourbe où poussent les touffes d’une graminée semi-aquatique un peu étrange. C’est le terrain de jeu préféré du chat qui part à la chasse aux grenouilles et aux insectes et finit par se jeter sur ces touffes d’herbe. Après dix minutes, le chat se frotte à la tourbe et la lèche. Il semble dans un état second. Je suis persuadé que les graminées en question agissent comme de l’herbe à chat. Lorsque le chat à l’air un peu trop shooté, je l’attrape et nous allons jouer ailleurs. Je me dis alors que je ne peux pas vraiment m’asseoir à mon pupitre pour écrire ce qui est frustrant. En laisse avec le chat, je prends des notes. Peut-être devrais-je écrire dans la danse des feuillages des saules, sur les troncs des boulots ou dans la course des nuages. Je pourrais alors exprimer toute l’allégresse qui m’habite alors, tandis que Béniou et moi explorons mille jardins secrets et sauvages, plus merveilleux que tous les parcs zen du Japon.
Vert Naufrage 3 - Notre voisin
Vert Naufrage 2 - Le chien
Et je ne voulais pas d’un chien. Pas moi ! Je n’aime pas les chiens. Ils aboient, mordent et font du bruit. Ce n’est pas dans mon tempérament de mordre et de faire du bruit.
Ça s’est passé exactement le jour où nous avions décidé d’acheter la maison. Le papa d’Aga avait tenu à nous accompagner. Nous étions donc partis jusqu’à Olsztyn dans la Lanos rouge. Avions conclu l’affaire avec le propriétaire. Sur le chemin du retour, dans les premières nuits d’automne, une station-service. Nous avions faim. Le chien qui traînait là-bas aussi. Alors je suis sorti de la cafétéria de la station pour partager mes pierogi au fromage, ces gros raviolis polonais traditionnels. Le chien a tout mangé. Maigre, avec des puces, il faisait triste à voir. Aga l’avait pris en pitié. Et quand Aga prend un animal en pitié, il y a plein d’amour et de compassion dans ses yeux. Ce qu’Aga ignore, c’est qu’avec ce regard, elle est absolument irrésistible. Elle pourrait alors me demander de sauter dans l’eau pour sauver un poisson de la noyade, je le ferais. Elle me regarda donc ainsi. Ses yeux semblaient demander : « Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? » Et moi, donc, comme un automate, je lui dis : « Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? »
Ma femme, qui savait pertinemment que dans ma famille on déteste les chiens de père en fils n’en crut pas ses oreilles. Ce fut donc bien moi qui pris la décision d’embarquer le chien, impossible de le nier. Je venais de réaliser en une seule courte journée, les deux plus grosses bêtises de ma vie. J’étais devenu l’heureux propriétaire d’une maison en fort mauvais état et le nouveau maître de ce chien galeux.
On embarqua le chien dans la voiture. Comme tout chien qui a été abandonné, et se laisse adopter par un nouveau propriétaire, celui-là était sale, plein de puces, et surtout très discret. En l’honneur du lieu où il fut trouvé (une station-service Statoil), mon beau-père qui nous accompagnait proposa de le baptiser „Stat’”.
Le chien et mon fils s’entendirent bientôt comme cul et chemise. Mon fils voulait lui tirer les pattes et les oreilles, et mon chien voulait protéger mon fils de tout ce qui mord et aboie.
Un peu plus tard nous voulûmes faire découvrir la nouvelle maison à notre fils. Un chien abandonné s’adopte facilement, en revanche une maison abandonnée depuis des années peut se montrer bien plus froide et plus ingrate que tous les orphelins de la terre. Aga tomba sur l’idée de truffer la maison de babioles. Cela aiderait peut-être la maison à créer une relation positive avec mon fils, une maison aux allures trop grandes, trop grises (le sol était parfois de béton nu) et trop froides. De vieux meubles dont nous jetterions certains. Des coins humides. Des souris pour faire l’animation. Ma femme dégotta des animaux en plastique made in China. Un gros sac dont nous répandîmes le contenu à droite et à gauche comme le bon grain avant que le petit ne fasse son entrée dans la grande demeure grise. Des vaches, des cochons, un âne, une chèvre bancale bien que neuve. Mon fils se prit bien au jeu, mais lorsqu’il les eut tous trouvés, il les abandonna sur le tas de sable, dégotta une vieille voiture à roulettes, elle aussi en plastique chinois de mauvaise qualité, et se mit à parcourir en long, en large et en travers le sol inégal de la vieille maison.
— Regarde-moi, maman !
— Tu ne vas pas descendre les escaliers avec ça ?
Aga s’affola, fit une moue de mécontentement. Dans un crissement effroyable, la petite voiture à roulette en plastique chinois dévala la pente de l’escalier devant la porte d’entrée. Les Chinois sont assez doués pour fabriquer de petites voitures à roulettes en plastique tout-terrain. Après avoir loué les vertus du capitalisme chinois, nous entreprîmes de nous mettre au travail.
— Drôle d’histoire ! Pourquoi mettre des cailloux dans votre maison? C’est du Land Art? s’interrogent mes lecteurs. Mais non, c’est seulement une technique traditionnelle bretonne.
Beniek la fripouille
Beniek la fripouille
Nous n’habitons qu’à quelques petits mètres de la route. Durant toutes ces années, à cause de cette proximité gênante, nous avons bien perdu une dizaine de chats, la plupart renversés par des camions qui ne prenaient la peine ni de freiner ni de ralentir. J’en ai eu marre d’aller enterrer mes amis dans le jardin ! À cette heure, nous avons toujours un chat, Beniek, le dernier venu. Beniek est apparu à la fenêtre, par une froide après-midi d’hiver. Un chat brun et blanc, avec une tache sur toute la longueur du nez qui lui donne un air de fripouille. La patte cassée, il était affamé, misérable et miaulait de tout son désespoir de chat. Alors nous avons ouvert la fenêtre et l’avons soigné.
À ce moment-là, nous avions encore le chat Karol avec nous. J’avais cru que Karol était assez malin pour ne pas se faire écraser. J’avais eu tort. Peu de temps avant Pâques, je l’ai trouvé agonisant sur la route. Son dernier quart d’heure fut si douloureux qu’il m’arrive encore d’en pleurer. Je l’ai pris dans les bras, mais cela lui faisait mal. Je suis rentré à la maison, je l’ai installé sur le canapé. Un quart d’heure et c’était fini. Beniek, lui, est venu se poster à côté de Karol, peut-être inquiet de le voir dans cet état ? Longtemps après que Karol eut donné son dernier souffle, Beniek était toujours là, les yeux fermés, pour veiller son ami mort.
Nous avons donc acheté une laisse, avec un harnais assez léger pour que cela ne le gêne pas. Comme il fait beau, Beniek et moi allons nous promener dans le jardin. Nous sommes l’un comme l’autre attachés à la laisse, et je ne sais pas vraiment qui promène qui. Beniek va renifler des herbes, ou des crottes, et se roule dedans. Beniek poursuit une libellule. Beniek tente d’attraper un lézard. De temps en temps, j’essaye de sauver les bestioles. Hier, j’ai sauvé une grenouille, mais de quel droit ? N’était-ce pas la sienne après tout ?
Cet après-midi, Beniek a décidé d’aller plus loin, et nous voilà à traverser les hautes herbes du petit bois, à prendre le chemin qui descend vers le val. Nous allons jusqu’au val sur le mode petit chaperon rouge en reniflant çà et là quelques graminées et en nous attaquant à quelques insectes. Beniek détale comme une fusée. Je suis surpris et je ne suis pas prêt à courir. La laisse lui rappelle brutalement qu’il est attaché. Si je peux, je cours avec lui. Puis nous nous arrêtons, aussi essoufflé l’un que l’autre. Sur la route, de l’autre côté du paysage, des voitures foncent, des camions écrasent d’autres bêtes innocentes.
