Installé sur le balcon, le chat surveille le moindre mouvement de l’air.
Je compte mes respirations. De un à deux, puis en décomptant, deux, un. Puis de un à trois, et en décomptant de trois à un, et ainsi de suite jusqu’à dix. Ce simple exercice augmente très vite la concentration et la présence d’esprit. Une fois accompli vos comptes et vos décompte, vous contemplez sans plus y penser « les mouvements de l’air », les sentiments que l’air véhicule, comme le chat, avec parfois des graines de pissenlit, ou des poussières venues d’on ne sait où. Les choses circulent en boucle, rien jamais ne s’arrête.
On entend le merle qui s’est posé à portée du regard, plus loin l’écho d’un pigeon ramier, les ambulances, le brouhaha de la grande ville. Installé sur le balcon, le chuchotement immense du ciel. Les terres et les routes, les rivières et les collines s’étendent sans limite. Plus loin, vers l’Est, la grande plaine d’Europe, ses forêts de pins à n’en plus finir, ses vastes étendues de bouleaux qui s’étendent jusqu’à l’Oural. De l’autre côté, vers l’Ouest, des paysages de champs et des autoroutes s’étendent jusqu’à l’Atlantique, plus loin encore, l’océan, vaste étendue ridée et sombre où le soleil n’est pas encore levé. Nos frontières, où sont-elles ? Les frontières, si elles existent, fictions de nos imaginations fertiles, nées de nos peurs, de la crainte se voir piller nos précieuses vies. Les frontières elles-mêmes se déplacent très lentement en courbant la tête, à la manière les lacets desséchés des grands fleuves au gré des crises et des récits morts, imaginés au fil des siècles, mais dont on a oublié depuis longtemps la motivation première.
En-deçà de l’illusion du langage, il n’y a plus qu’un ciel noir à l’extérieur et à l’intérieur, un ciel noir pour qui n’a plus les mots pour se raconter. Alors oui, nous avons peur et nous nous dressons des palissades pour échapper au vertige, pour nous assurer que nous avons des limites. Les limites nous définissent. Les frontières nous limitent pour que nous n’ayons pas à craindre d’incarner des dieux. Mais dans l’espace du ciel noir, berceau de toute chose, où sont les frontières ? Pourquoi nous attacher plus longtemps à ces artefacts ? La conscience surgit comme une herbe au-dessus du courant. Elle fabrique des vagues d’existence.
Installées sur le balcon, les étoiles naissent et meurent, brèves lueurs dans un ciel éternel. Tout va bien.
Le merle s’est envolé un peu plus loin. Le chat a tourné soudainement la tête, puis, tranquillement, a poursuivi sa toilette.

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