Aujourd’hui, c’est la Fête-Dieu, (Boże Ciało en polonais). Nous fuyons Varsovie pour aller à la campagne. Notre route passe devant des églises pleines comme des œufs. Dans l’un des villages traversés, c’est probablement tous les habitants qui se sont réunis tant il a de monde devant la vieille église de bois. Ils ont formé une longue procession colorée (la route est parsemée de pétales de fleurs).
Les paroissiens se sont mis sur leur trente-et-un et portent des vêtements noirs, très blancs, et gris. La procession est menée par trois individus proéminents, un peu rougeauds, cheveux courts. C’est curieux comme ils se ressemblent. Chacun des trois est vêtu d’une étole blanche et dorée étonnamment riche en détails, qui ne semble être sortie que pour l’occasion, et porte un étendard où sont représentées j’imagine les figures saintes. Mais nous passons trop vite. C’est Gasper qui conduit, alors impossible d’observer tout en détail.
En France, la Fête-Dieu n’est pas un jour férié. La cérémonie est reportée au dimanche suivant. Je me souviens d’avoir pu contempler une carte postale représentant une telle procession en Normandie. Sur l’image, mon grand-père figurait en bonne place à côté du prêtre. Mon grand-père était un homme pieux. Il se décoiffait et se signait devant chaque crucifix qu’il croisait sur son chemin. Rien d’étonnant à ce que je le retrouve sur l’une de ces photos.
Ces chasubles et ces effigies dressées haut devant les fidèles m’évoquent le monde un peu ridicule et poussiéreux du XIXe siècle, un vieux film noir et blanc, un conte de fées auquel je ne suis plus capable de croire tant il a été dévoyé au cours des siècles, tant ses messagers n’incarnent plus le message qu’ils sont censés porter. Pourtant, la foi de mon grand-père était aussi tangible que la terre qu’il cultivait. Je n’ai aucun doute que ses actes, ses paroles et ses pensées étaient alignés. Il trouvait normal d’aider son prochain. Il accueillait régulièrement des gitans sur ses terres. Durant la guerre, il avait caché quelques personnes pour leur éviter d’être envoyés en Allemagne au travail forcé.
Alors, lorsque je vois ces foules endimanchées, cette fraîcheur et ce festoiement me surprennent parce que toutes ces couleurs contrastent avec ma vision des choses. Sans aucun doute, parmi les fidèles se trouveront des personnes sincèrement animées par la foi. Néanmoins, nul ne m’empêchera de croire que la véritable foi n’a pas de religion. La bonté est un trait intrinsèquement humain qui n’aura jamais besoin de prêtres ou d’Églises quelles qu’elles soient.