Journal - Mercredi 20 mai 2026 - compter de un à neuf

Dernièrement, un merle chante entre nos immeubles. Il chante la solitude des lieux, les variations de la lumière entre deux nuages.

Assis sur le balcon, je me suis pris de passion pour le sudoku. La règle est simple et les niveaux de difficulté variables. J’utilise une appli où j’ai découvert plusieurs stratégies pour remplir ma grille, par exemple, quand, dans la ligne, la colonne et le pavé de la case vide à remplir, il ne manque plus qu’un seul chiffre, c’est ce chiffre-là qu’il faut placer. Il faut juste savoir compter de un à neuf. Avec l’habitude, les yeux et le cerveau repèrent immédiatement les chiffres manquant dans cette suite.

Lorsque le niveau devient plus complexe, ces techniques ne suffisent plus. Heureusement, les applis ont toutes un mode « crayon ». Vous pouvez noter par exemple les chiffres probables lorsque aucun indice ne vous permet de décider s’il faut placer un sept ou un deux par exemple. Vous pouvez aussi utiliser ce mode crayon pour noter les chiffres interdits. Cela exige une réflexion un peu plus poussée, mais dans l’ensemble, lorsque vous avez trouvé, vous vous rendez compte que ce n’était pas si difficile.

Il est tard et ma grille de sudoku n’avance pas. Comme j’ai les yeux embrumés, les chiffres se mêlent dangereusement, alors je renonce à la satisfaction superficielle de finir la partie.

Le merle continue son chant solitaire entre les immeubles vides. Je sais très bien que les immeubles ne sont pas réellement vides (certaines pièces sont même éclairées), mais comme je n'en connais pas les habitants, ces grandes façades pourraient aussi bien être des gorges de montagne, ou des canyons. L'antenne, là-haut, ressemble à un pin solitaire. Il commence à faire sombre. Concentrés sur le monde étroit de leur bulle, des millions de gens jouent à d'autres sudokus, parfois des sudokus plus insensés que le mien, des sudokus géants où ce sont des personnes que vous placez ici ou que vous effacez là.


Le monde tel que nous le connaissions franchit à présent cette limite indicible qui sépare le jour de la nuit. Le merle ne le sait pas et continue son chant.

 

Journal - Samedi 16 mai 2026




Aujourd’hui, il pleut. Dans sa banalité, cette phrase ne dit pas toute la complexité de la pluie. Les gouttes ne choisissent pas où elles tombent, pourtant elles tombent avec une précision d’horloge, elles tombent par intermittence depuis plus de deux-cents millions d’années, façonnent le paysage et apportent la vie. Depuis la fenêtre, je vois seulement de rares passants qui se protègent d’un parapluie. La lumière grisâtre tamise toute velléité de bravoure, érode les humeurs et me renvoie à mon insignifiance.

Hier soir, je contemplais le long générique de fin d’un épisode de Midsomer Murders sur une chaîne de la BBC. La liste des personnes engagées dans un simple épisode était si longue qu’elle m’a donné le tournis. En m’efforçant de lire tous les noms, j’imaginais toutes ces personnes, des vies construites patiemment, précieuses, avec leur bagage d’histoires, parfois chamboulées, avec leurs lots de bonheurs ou de drames. Je me suis demandé si, personnellement, j’avais pu rencontrer autant de monde au cours de ma vie. Je me suis soudain rendu compte de l’anonymat immense où nous vivons, qu’il me serait impossible de connaître personnellement chacun des habitants de cette ville, de les connaître bien, un par un, de me souvenir de leur prénom. Il est déjà si difficile de connaître bien une seule personne, de ressentir cette affinité entre deux personnes qui se comprennent et se respectent. L’espèce humaine ressemble à un vaste désert. Marchant dans les rues bondées d’une métropole, je suis absolument seul. Les piétons sont des fantômes les uns pour les autres, les façades des grands immeubles des falaises abruptes. Si l’on faisait taire le bruit de la circulation, des ambulances et des haut-parleurs des centres commerciaux, le silence serait assourdissant. Mon désir de m’intégrer au monde ? Une sorte d’illusion pour le moins étrange. Nous sommes une espèce de sept milliards d’illusions qui se côtoient sans jamais vraiment se connaître. Sept milliards d’âmes errantes sur l’écume d’un rêve ou d’un cauchemar.

Pourtant, une seule âme suffit à vous réconforter. Et puis, notre cerveau n’est pas construit pour vivre dans une tribu composée de milliards d’individus.

Aujourd’hui, il pleut. Le chat a grimpé sur mes épaules. Son petit corps me réchauffe le cou et les épaules. Je sens qu’il est heureux. Je le sens parce qu’il y a cette vibration particulière au niveau du plexus solaire, un peu comme une communion, l’expression d’une affinité extrêmement profonde.

Aujourd’hui, il pleut. Et je souhaite de vous connaître.

Vendredi 15 mai - Querelle dans la rue

Scène de la vie quotidienne dans les rues de Varsovie. Deux septuagénaires se crêpent le chignon. D’après la situation, je devine que l’un a voulu garer son SUV flambant neuf à une place étroite (j’ai parfois l’impression que les hommes d’un certain âge cherchent à compenser l’impuissance liée à leur vieillesse par la puissance de voitures aussi grosses et luisantes que possible). Sans doute a-t-il légèrement égratigné le pare-chocs du SUV flambant neuf de l’autre qui se montre passablement excité, crie dans la rue comme si on venait de commettre un meurtre, pousse le premier de la poitrine. Vont-ils en venir aux mains ? Se sentant agressé, le second repousse le premier des mains. Il crie aussi, mais sa voix fluette ne parvient pas à couvrir la voix du premier. Ils finissent par se calmer parce que, j’imagine, qu’aucun d’entre eux ne souhaite finir cette affaire au tribunal.

Il y a quelque années, en entrant dans un parking souterrain, un jeune père de famille Allemand avait heurté le pare-chocs arrière de ma vieille Clio. Dans sa vieille Volvo, son épouse, ses deux enfants, des bagages dans tous les sens. Je crois que nos véhicules respectifs n’étaient ni très neufs, ni très propres. Il y avait bien des égratignures sur nos pare-chocs, mais sincèrement, je m’en fichais comme de ma première chemise. J’ai haussé des épaules. Je lui ai dit que ce n’était rien en lui souhaitant bonnes vacances. Sa réaction de gratitude m’a profondément étonné. Mince alors ! Peut-être aurais dû faire une scène ?