Journal - 24 juillet 2026 - De Nowolipki à Hala Mirowska

Après une courte visite chez l’un de mes clients, du côté de Nowolipki, je décide de passer jeter un coup œil à mon premier lieu de travail en Pologne, un ancien bâtiment de la rue Elektoralna. Autrefois, un ami m’avait expliqué à quel point ces quartiers étaient chargés d’histoire. La rue Elektoralna se trouve dans la prolongation d’une ancienne voie royale qui menait il y a plusieurs siècles de cela vers la plaine de Wola où, longtemps, la noblesse a élu son roi. Des campements étaient dressés au milieu de champs et l’élection avait lieu dans une halle spéciale construite au beau milieu de la plaine. C’est ainsi qu’au 16ème siècle, le prince français Henri de Valois fut élu roi de Pologne… avant de s’enfuir comme un voleur (non sans avoir emporté les bijoux et la couronne) et de retourner rapidement à Paris, où il estimait qu’un destin plus brillant l’y attendait, puisqu’il allait monter sur le trône de France. L’élection du dernier roi de Pologne, Stanisław August Poniatowski a lieu deux siècles plus tard pour être ensuite remplacée par la Constitution du 3 mai. De part et d’autre de la voie royale fut édifiée une caserne réservée à différents régiments de cavalerie, la caserne de Mirowska. Mais en 1899, une grande halle commerciale semblable à un hall de gare appelée Hala Mirowska y est édifiée qui coupera définitivement le tracé de cette voie royale qui partait du palais de Saxe.

 

L’antenne de Berlitz où je travaillais était située au rez-de-chaussée d’un bâtiment qui date de l’après-guerre. Rien n’a pas changé dans la large cour ombragée où poussent d’immenses marronniers, mais il n’y a plus de profs à la porte qui sortaient fumer avec leurs élèves.  Dans la rue, en face, le bâtiment de la caserne de pompiers est tout ce qui reste de la caserne Mirowska. La construction basse a gardé son aspect original avec son toit pyramidal et abrite un musée consacré aux services incendies en Pologne. Dans le film « Le Pianiste », avec Adrien Brody dans le rôle principal, on peut apercevoir la rue Elektoralna enjambée par une haute passerelle qui permettait aux juifs de passer d’une partie du ghetto à une autre sans empiéter dans la rue réservée aux Allemands. De l’autre côté de l’avenue, vers l’est, se dresse Hala Mirowska. Avant la guerre, la mère de Mordechai Anielewicz y vendait du poisson. Les mauvaises langues disaient qu’elle peignait son poisson pour qu’il ait l’air plus frais. Lorsque je lis la biographie de ce héros qui dirigea le soulèvement du ghetto, difficile de croire à ces sornettes. Avec une telle carrure morale, Anielewicz ne pouvait pas être le fils d’une personne mesquine. (Quelqu’un a-t-il déjà essayé de peindre un cadavre de poisson pour en dissimuler le manque de fraîcheur ? L’idée me paraît fantaisiste). Mordechai Anielewicz a disparu avec ses compagnons d’armes et sa petite amie dans un bunker encerclé par les Allemands. On sait que certains se sont donné la mort pour ne pas se rendre vivants. Anielewicz s’y serait opposé jusqu’au bout, mais nul ne connait le drame de ses derniers instants.

L’édification de Hala Mirowska qui aura lieu au moment où l’on achève la tour Eiffel est précédée de la destruction de la caserne Mirowska. Cette halle est censée rendre plus hygiénique et pratique cette place de marché que l’on nomme à l’époque le « ventre de Varsovie ». Elle comportera plus d’une centaine d’étals répartis sur deux niveaux.

Comme nous sommes vendredi, je décide de rendre une petit visite à Landa. Elle tient justement un étal, à Hala Mirowska, et vend des plats végétariens à emporter préparés selon une authentique cuisine syrienne. Née au Royaume-Uni, Landa est d’origine syrienne et libyenne. Elle travaillait à Berlitz, elle aussi, mais elle est depuis longtemps autoentrepreneure, préparant tout elle-même, faisant appel à des fournisseurs de confiance, remuant parfois ciel et terre pour défendre son précieux travail. Après m’être perdu dans le labyrinthe des marchands de saisons, je trouve enfin la boutique de Landa en conversation avec Ahmad qui vient d’Egypte et s’apprête à ouvrir lui aussi un étal. Puis nous évoquons le bon vieux temps à Berlitz, parlons des collègues avec lesquels Landa a gardé contact. Elle me parle de son travail qu’elle gère entièrement seule, du prix des denrées. Les mets colorés sous le comptoir attirent mon regard. Il y a de l’humus, du Tadjeh de chou-fleur, des fèves sautées et parfumées à l’ail et au citron, une sauce épicée qui s’appelle Mhammara, un Makdus Fasulia qui est un ragoût de haricots verts, ainsi que plusieurs autres plats du Moyen-Orient que j’ai oubliés. Mon fils Gaspar adore la cuisine épicée. Alors je demande à Landa de me préparer plusieurs récipients à emporter. Malheureusement, une fois rentré, je m’aperçois que Gaspar est parti tout le week-end. Tant pis, nous mangerons tous ces délices sans lui. Je prépare le couscous, m’apprêtant à faire ripaille. Je pense alors à toutes ces villes que j’aurais tant aimé visiter, Tanger, Tripoli, Alexandrie, Damas et tant d’autres lieux mythiques de la Méditerranée. Je me prends à rêver. Peut-être un jour, lorsque la folie se taira, le bassin Méditerranéen redeviendra le grand marché de l’histoire, des cultures et des civilisations qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Aujourd’hui, bien que l’on y soit loin des pays du sud et comme pour beaucoup de ses habitants, Varsovie est devenue ma Méditerranée, mon creuset de poésie. Amis de passage ou non, salutations à toutes et à tous.


 

[Photographie : Henryk Poddębski - E. Borecka, Portrait de Varsovie dans l'entre-deux-guerres, éditions Arkady, Varsovie1974, p. 50., domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=31370718 ]

Journal - 16 juillet - Décoordinations


J’avais été appelé sous les drapeaux, il y a plus de trente ans de cela. Mes camarades et moi devions nous mettre au garde-à-vous, marcher au pas et chanter. Pour discipliner les esprits, l’art militaire doit discipliner les corps. D’ailleurs, cela ne s’apprend pas. Tout le monde sait le faire.

Une fois les classes terminées, lorsque nous pûmes aller flâner le soir dans les bars de Reims, nous avions été surpris de nous voir refuser l’entrée par beaucoup d’établissements. La vue de bidasses aux cheveux courts (même en civil) leur faisait craindre de faire fuir les clients. Pour ce qui est de marcher au pas, en parcourant les rues de Reims, nous dûmes faire preuve d’un peu d’habileté pour ne pas reprendre le réflexe coutumier du pas militaire que nous avions mis si peu de temps à automatiser.

Apprendre à marcher au pas est extrêmement facile. Désapprendre pour adopter la démarche d’un civil n’est pas plus compliqué. Nous devions nous contenter de marcher consciemment et de nous corriger dès qu’un soupçon de coordination refaisait surface. Une décoordination coordonnée en quelque sorte !

 

Lorsqu’elles chassent, les hirondelles semblent à la fois voler en groupes, mais d’une manière qui semble désordonnée. Elles sont capables d’opérer des demi-tours à vitesse élevée. Leurs trajectoires sont imprévisibles et semblent totalement décoordonnées par rapport à leurs voisines. Elles chassent pourtant en groupe pour dessiner d’incroyables chassés-croisés sur fond de ciel bleu. Les insectes n’ont aucune chance. 

 

 

La chatte Romi et moi avons le nez dressé vers le ciel. Nous nous sommes installés sur le balcon à Varsovie. Il est sept heures du matin et je pense à la fameuse septième escadrille de chasse Kosciuszko dans le ciel d’Angleterre.

 

Lors de mon service militaire, je n’étais pas aviateur, mais canonnier. Certains des militaires de carrière qui nous encadraient nous traitaient comme ils traitaient la plupart des classes d’appelés à l’époque, avec une certaine dureté emprunte de méfiance vis-à-vis de tous ces jeunes gugusses. Et donc, rapidement, nous avions fait ce que tous les gens ordinaires font lorsque le sort leur est contraire : nous nous étions serré les coudes. À quelques exceptions près, quel que fût notre niveau d’études, nous avions développé une forme de bienveillance. Ces quelques gradés qui nous criaient dessus avaient finis par montrer un visage plus humain. Ce réflexe de bienveillance était totalement spontané, une forme d’intelligence sociale, collective, contagieuse sans plan déterminé, tout le contraire d’une posture artificielle.

 

 Lorsque le dernier jour du service militaire est arrivé, après une dernière levée de drapeau, un dernier garde-à-vous, un dernier appel avant de nous lâcher, quelques sous-officiers nous avait finalement avoué que notre classe d’appelés avait été la plus sympa depuis longtemps. Ces mots auraient pu nous toucher, mais ils étaient venus trop tard. Les ex-bidasses que nous étions à présent s’étaient précipités vers la sortie, presqu’en courant, pressés de reprendre le cours douillet de leur vie civile, parce que train n’attendrait pas. Je garde un souvenir amusé et triste de ces instants. Être militaire et ne pas pouvoir faire preuve d’amitié à l’égard de ses soldats parce qu’on craint de perdre la face, quoi de plus pathétique. Adieu donc, vie militaire !

12 juillet 2026 - Journal

Hier, accompagné par Gasper, en visite au MSN (le musée d’art moderne de Varsovie), nous plongeons dans l’univers des surréalistes. Je découvre beaucoup de noms : André Masson, Marie Čermínová Toyen, Alois Wachsman, Roberto Matta et tant d’autres.
Lorsque j’étais étudiant, l’une de mes amies étudiait l’histoire de l’Art. Elle avait préparé un mémoire de maîtrise sur Pierre Soulage. Je me souviens qu’elle pouvait rester plusieurs heures devant un tableau. Ces longues contemplations suscitaient mon admiration, mais elles n’ont pas tellement changé ma manière de parcourir un musée (plutôt en coup de vent, mais sans chercher à tout voir).
Bien sûr, certaines toiles ont eu ma préférence, en particulier, « l’ombre terrestre » de Magritte qui m’a laissé une forte impression. Ce tableau de taille modeste est sombre. Il représente la silhouette d’un dinosaure situé dans la pénombre. Dans cette pénombre, le dinosaure jette une autre ombre à peine plus sombre que la première. Ses bras d’apparence presque humaine sont agencés de manière paradoxale (un bras semble lui sortir du cou, l’autre de la jambe), il est courbé en avant, comme à l’agonie, une courbure qui tend vers le cercle, vers la révolution planétaire. Je trouve ce tableau très beau, effrayant et révélateur de l’état de notre inconscient collectif.
À l’heure où les think tanks néolibéraux se voient attribuer des sommes astronomiques pour contrôler les âmes, cette exposition « Surréalisme et antifascisme » sonne comme un avertissement. À ce jour, il existe malheureusement un lien étroit entre les désirs déraisonnables de croissance d’une élite et le risque de dérive autoritaire. Ne suffit-il pas de constater la prédation de certains multimilliardaires sur les entités de pouvoir et de contre-pouvoir pour s’en convaincre.

Cette exposition « Vous êtes au cœur du changement. Surréalisme et antifascisme », est à découvrir jusqu'au 10 janvier 2027 au musée d’art moderne de Varsovie.