Journal - 16 juillet - Décoordinations


J’avais été appelé sous les drapeaux, il y a plus de trente ans de cela. Mes camarades et moi devions nous mettre au garde-à-vous, marcher au pas et chanter. Pour discipliner les esprits, l’art militaire doit discipliner les corps. D’ailleurs, cela ne s’apprend pas. Tout le monde sait le faire.

Une fois les classes terminées, lorsque nous pûmes aller flâner le soir dans les bars de Reims, nous avions été surpris de nous voir refuser l’entrée par beaucoup d’établissements. La vue de bidasses aux cheveux courts (même en civil) leur faisait craindre de faire fuir les clients. Pour ce qui est de marcher au pas, en parcourant les rues de Reims, nous dûmes faire preuve d’un peu d’habileté pour ne pas reprendre le réflexe coutumier du pas militaire que nous avions mis si peu de temps à automatiser.

Apprendre à marcher au pas est extrêmement facile. Désapprendre pour adopter la démarche d’un civil n’est pas plus compliqué. Nous devions nous contenter de marcher consciemment et de nous corriger dès qu’un soupçon de coordination refaisait surface. Une décoordination coordonnée en quelque sorte !

 

Lorsqu’elles chassent, les hirondelles semblent à la fois voler en groupes, mais d’une manière qui semble désordonnée. Elles sont capables d’opérer des demi-tours à vitesse élevée. Leurs trajectoires sont imprévisibles et semblent totalement décoordonnées par rapport à leurs voisines. Elles chassent pourtant en groupe pour dessiner d’incroyables chassés-croisés sur fond de ciel bleu. Les insectes n’ont aucune chance. 

 

 

La chatte Romi et moi avons le nez dressé vers le ciel. Nous nous sommes installés sur le balcon à Varsovie. Il est sept heures du matin et je pense à la fameuse septième escadrille de chasse Kosciuszko dans le ciel d’Angleterre.

 

Lors de mon service militaire, je n’étais pas aviateur, mais canonnier. Certains des militaires de carrière qui nous encadraient nous traitaient comme ils traitaient la plupart des classes d’appelés à l’époque, avec une certaine dureté emprunte de méfiance vis-à-vis de tous ces jeunes gugusses. Et donc, rapidement, nous avions fait ce que tous les gens ordinaires font lorsque le sort leur est contraire : nous nous étions serré les coudes. À quelques exceptions près, quel que fût notre niveau d’études, nous avions développé une forme de bienveillance. Ces quelques gradés qui nous criaient dessus avaient finis par montrer un visage plus humain. Ce réflexe de bienveillance était totalement spontané, une forme d’intelligence sociale, collective, contagieuse sans plan déterminé, tout le contraire d’une posture artificielle.

 

 Lorsque le dernier jour du service militaire est arrivé, après une dernière levée de drapeau, un dernier garde-à-vous, un dernier appel avant de nous lâcher, quelques sous-officiers nous avait finalement avoué que notre classe d’appelés avait été la plus sympa depuis longtemps. Ces mots auraient pu nous toucher, mais ils étaient venus trop tard. Les ex-bidasses que nous étions à présent s’étaient précipités vers la sortie, presqu’en courant, pressés de reprendre le cours douillet de leur vie civile, parce que train n’attendrait pas. Je garde un souvenir amusé et triste de ces instants. Être militaire et ne pas pouvoir faire preuve d’amitié à l’égard de ses soldats parce qu’on craint de perdre la face, quoi de plus pathétique. Adieu donc, vie militaire !

12 juillet 2026 - Journal

Hier, accompagné par Gasper, en visite au MSN (le musée d’art moderne de Varsovie), nous plongeons dans l’univers des surréalistes. Je découvre beaucoup de noms : André Masson, Marie Čermínová Toyen, Alois Wachsman, Roberto Matta et tant d’autres.
Lorsque j’étais étudiant, l’une de mes amies étudiait l’histoire de l’Art. Elle avait préparé un mémoire de maîtrise sur Pierre Soulage. Je me souviens qu’elle pouvait rester plusieurs heures devant un tableau. Ces longues contemplations suscitaient mon admiration, mais elles n’ont pas tellement changé ma manière de parcourir un musée (plutôt en coup de vent, mais sans chercher à tout voir).
Bien sûr, certaines toiles ont eu ma préférence, en particulier, « l’ombre terrestre » de Magritte qui m’a laissé une forte impression. Ce tableau de taille modeste est sombre. Il représente la silhouette d’un dinosaure situé dans la pénombre. Dans cette pénombre, le dinosaure jette une autre ombre à peine plus sombre que la première. Ses bras d’apparence presque humaine sont agencés de manière paradoxale (un bras semble lui sortir du cou, l’autre de la jambe), il est courbé en avant, comme à l’agonie, une courbure qui tend vers le cercle, vers la révolution planétaire. Je trouve ce tableau très beau, effrayant et révélateur de l’état de notre inconscient collectif.
À l’heure où les think tanks néolibéraux se voient attribuer des sommes astronomiques pour contrôler les âmes, cette exposition « Surréalisme et antifascisme » sonne comme un avertissement. À ce jour, il existe malheureusement un lien étroit entre les désirs déraisonnables de croissance d’une élite et le risque de dérive autoritaire. Ne suffit-il pas de constater la prédation de certains multimilliardaires sur les entités de pouvoir et de contre-pouvoir pour s’en convaincre.

Cette exposition « Vous êtes au cœur du changement. Surréalisme et antifascisme », est à découvrir jusqu'au 10 janvier 2027 au musée d’art moderne de Varsovie.

Silence pour le climat

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les places, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature.

 

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les place, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature. Il a fallu apporter des chaises, des tapis, des coussins, la grosse cloche et son support. Chacun s'assoit où il veut, comme il veut. Nous sommes le vingt-et-un juin. Il est onze heures. Le soleil est déjà brûlant sur la grande promenade au pied de la Sirène de Varsovie, (au bord de la Vistule). Lorsque tout le monde est installé, on sonne la grosse cloche, un son solennel qui m’évoque la minute de silence à Hiroshima. C’est parti pour trente minutes d’assise silencieuse. Un petit vent brassé par le fleuve nous rafraichit. Parfois, un nuage a pitié de nous et nous soulage de la canicule ambiante. Durant cet instant de méditation, quelques réflexions me viennent. Je les ai notées un peu en vrac ci-dessous.

« Autrefois, de Grands Êtres habitaient la Terre. À l’origine, le Ciel et la Terre nous habitaient. » Cette époque, on aurait pu l’appeler : Ère de la Grande Harmonie, mais une telle époque ne porte pas de nom. Nulle trace dans les livres d’histoire. Une telle époque échappe à la narration des chroniqueurs ainsi qu’à nos échelles des temps. Une telle époque a pu exister ici ou là dans l’univers, renaître et disparaître à de multiples reprises. Mais aujourd’hui, animés par la peur ou le désir, nous nous sommes identifiés à la matière de nos corps, ainsi qu’à moult choses conditionnées. Nous avons perdu contact avec les parts les plus essentielles de nous-mêmes, notre bonté fondamentale, le présent, la conscience aigüe de notre interdépendance… Nous avons oublié à quel point nous n’avions pas d’identité propre. Nous nous sommes faits des films. Nous nous sommes imaginés en héros de pacotille, nous nous sommes identifiés à des personnages prétentieux ou pathétiques, renonçant du même coup à ce que nous n’avons jamais cessé d’être réellement et sincèrement.

Sans renouer avec notre bonté fondamentale, comment surmonter la crise climatique, comment la résoudre ? Ne sentons-nous pas que les solutionnismes technologiques ne font qu’accélérer notre perte, en ce sens qu’ils nous éloignent toujours plus d’une société harmonieuse, vertueuse, favorable au vivant ? De tels solutionnismes ne servent généralement qu’une caste étroite aveuglée par des règles établie pour leur seul profit. La lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement des espèces commence dans notre rapport immédiat aux êtres, aux choses, ainsi qu’à nous-mêmes. Elle se prolonge par l’éducation (c’est-à-dire par l’entretien dans nos sociétés de ce qui fait de nous des êtres fondamentalement bons).

Lors des solstices et des équinoxes, des activistes, dont je fais partie, se réunissent dans la rue, sur les place, en tout cas sur la voie publique à Varsovie pour une communion et une sensibilisation silencieuse aux problèmes liés à l’environnement, en particulier le réchauffement climatique, la disparition des espèce, le saccage de la nature. Il a fallu apporter des chaises, des tapis, des coussins, la grosse cloche et son support. Chacun s'assoit où il veut, comme il veut. Nous sommes le vingt-et-un juin. Il est onze heures. Le soleil est déjà brûlant sur la grande promenade au pied de la Sirène de Varsovie, (au bord de la Vistule). Lorsque tout le monde est installé, on sonne la grosse cloche, un son solennel qui m’évoque la minute de silence à Hiroshima. C’est parti pour trente minutes d’assise silencieuse. Un petit vent brassé par le fleuve nous rafraichit. Parfois, un nuage a pitié de nous et nous soulage de la canicule ambiante. Durant cet instant de méditation, quelques réflexions me viennent. Je les ai notées un peu en vrac ci-dessous.

« Autrefois, de Grands Êtres habitaient la Terre. À l’origine, le Ciel et la Terre nous habitaient. » Cette époque, on aurait pu l’appeler : Ère de la Grande Harmonie, mais une telle époque ne porte pas de nom. Nulle trace dans les livres d’histoire. Une telle époque échappe à la narration des chroniqueurs ainsi qu’à nos échelles des temps. Une telle époque a pu exister ici ou là dans l’univers, renaître et disparaître à de multiples reprises. Mais aujourd’hui, animés par la peur ou le désir, nous nous sommes identifiés à la matière de nos corps, ainsi qu’à moult choses conditionnées. Nous avons perdu contact avec les parts les plus essentielles de nous-mêmes, notre bonté fondamentale, le présent, la conscience aiguë de notre interdépendance… Nous avons oublié à quel point nous n’avions pas d’identité propre. Nous nous sommes faits des films. Nous nous sommes imaginés en héros de pacotille, nous nous sommes identifiés à des personnages prétentieux ou pathétiques, renonçant du même coup à ce que nous n’avons jamais cessé d’être réellement et sincèrement.

Sans renouer avec notre bonté fondamentale, comment surmonter la crise climatique, comment la résoudre ? Ne sentons-nous pas que les solutionnismes technologiques ne font qu’accélérer notre perte, en ce sens qu’ils nous éloignent toujours plus d’une société harmonieuse, vertueuse, favorable au vivant ? De tels solutionnismes ne servent généralement qu’une caste étroite aveuglée par des règles établie pour leur seul profit. La lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement des espèces commence dans notre rapport immédiat aux êtres, aux choses, ainsi qu’à nous-mêmes. Elle se prolonge par l’éducation (c’est-à-dire par l’entretien dans nos sociétés de ce qui fait de nous des êtres fondamentalement bons).