J’avais été appelé sous les drapeaux, il y a
plus de trente ans de cela. Mes camarades et moi devions nous mettre au
garde-à-vous, marcher au pas et chanter. Pour discipliner les esprits, l’art
militaire doit discipliner les corps. D’ailleurs, cela ne s’apprend pas. Tout
le monde sait le faire.
Une fois les classes terminées, lorsque nous pûmes aller flâner le soir dans les bars de Reims, nous avions été surpris de nous voir refuser l’entrée par beaucoup d’établissements. La vue de bidasses aux cheveux courts (même en civil) leur faisait craindre de faire fuir les clients. Pour ce qui est de marcher au pas, en parcourant les rues de Reims, nous dûmes faire preuve d’un peu d’habileté pour ne pas reprendre le réflexe coutumier du pas militaire que nous avions mis si peu de temps à automatiser.
Apprendre à marcher au pas est extrêmement facile. Désapprendre pour adopter la démarche d’un civil n’est pas plus compliqué. Nous devions nous contenter de marcher consciemment et de nous corriger dès qu’un soupçon de coordination refaisait surface. Une décoordination coordonnée en quelque sorte !
Lorsqu’elles chassent, les hirondelles semblent à la fois voler en groupes, mais d’une manière qui semble désordonnée. Elles sont capables d’opérer des demi-tours à vitesse élevée. Leurs trajectoires sont imprévisibles et semblent totalement décoordonnées par rapport à leurs voisines. Elles chassent pourtant en groupe pour dessiner d’incroyables chassés-croisés sur fond de ciel bleu. Les insectes n’ont aucune chance.
La chatte Romi et moi avons le nez dressé vers le ciel. Nous nous sommes installés sur le balcon à Varsovie. Il est sept heures du matin et je pense à la fameuse septième escadrille de chasse Kosciuszko dans le ciel d’Angleterre.
Lors de mon service militaire, je n’étais pas aviateur, mais canonnier. Certains des militaires de carrière qui nous encadraient nous traitaient comme ils traitaient la plupart des classes d’appelés à l’époque, avec une certaine dureté emprunte de méfiance vis-à-vis de tous ces jeunes gugusses. Et donc, rapidement, nous avions fait ce que tous les gens ordinaires font lorsque le sort leur est contraire : nous nous étions serré les coudes. À quelques exceptions près, quel que fût notre niveau d’études, nous avions développé une forme de bienveillance. Ces quelques gradés qui nous criaient dessus avaient finis par montrer un visage plus humain. Ce réflexe de bienveillance était totalement spontané, une forme d’intelligence sociale, collective, contagieuse sans plan déterminé, tout le contraire d’une posture artificielle.
Lorsque le dernier jour du service militaire est arrivé, après une dernière levée de drapeau, un dernier garde-à-vous, un dernier appel avant de nous lâcher, quelques sous-officiers nous avait finalement avoué que notre classe d’appelés avait été la plus sympa depuis longtemps. Ces mots auraient pu nous toucher, mais ils étaient venus trop tard. Les ex-bidasses que nous étions à présent s’étaient précipités vers la sortie, presqu’en courant, pressés de reprendre le cours douillet de leur vie civile, parce que train n’attendrait pas. Je garde un souvenir amusé et triste de ces instants. Être militaire et ne pas pouvoir faire preuve d’amitié à l’égard de ses soldats parce qu’on craint de perdre la face, quoi de plus pathétique. Adieu donc, vie militaire !


