12 août 2026 - Alignements

 


Ce soir, certains pays d’Europe auront le privilège de pouvoir assister à une éclipse solaire, c’est-à-dire un alignement entre le soleil, la lune et la Terre. Mais, plus proche de nous, il existe un autre type d’alignement, celui de nos pensées, de nos paroles et de nos actes.

Or, il semble parfois qu’un tel alignement soit plus rare chez les humains qu’une simple éclipse de soleil. On pourrait presque dire qu’un tel alignement est rare et inaccessible chez nous et nos contemporains, faute d’intérêt et de motivation pour y parvenir. Cet alignement entre pensées, paroles et actes est pourtant un puissant outil de développement, un développement non seulement de notre personne, mais pas une subtile contagion, de notre environnement, de notre société et de nos civilisations. Il n’agit pas seulement dans le sens d’une meilleure éthique, il réconcilie le monde avec nous-même. Il agit par rétroaction sur la matière la plus intime de nous-mêmes. Cela se nomme « intimité avec toute chose », cela se nomme aussi télépathie, empathie ou connivence. (L’expérience montre souvent que les phénomènes de télépathie fonctionnent mieux entre personnes de connivence).

Cela demande un travail particulier. Un travail qui consiste à cultiver plusieurs comportements.

·         Cultiver la gratitude envers toute chose, même les animaux et les objets ;

·         Cultiver la grande attention, la grande attention se distingue de la petite en ce qu’elle est inconditionnée, elle n’est pas accompagnée de théories, de pensées, de plans ou d’intentions égocentrées. Elle est tissée de silence et de liberté intérieurs. Elle n’est pas préconditionnée par nos pensées et nos jugements ;

·         Prendre conscience de notre interdépendance vis-à-vis de toutes choses ;

·         Cultiver une attitude « primo non nocere », c’est-à-dire l’action de s’abstenir de nuire à autrui, cela passe d’abord par s’abstenir de pensées nuisibles, ensuite s’abstenir de paroles nuisibles et finalement de gestes nuisibles. S’abstenir de comportements dogmatiques (le dogmatisme consiste souvent à vouloir imposer injustement à autrui les règles que l’on s’impose, même si ces règles nous paraissent justes ;

·         Cultiver le contentement, la sobriété et la simplicité en toute chose ;

·         Cultiver la générosité – la générosité n’est pas forcément matérielle, il s’agit parfois de savoir donner de son temps si cela est pertinent, de savoir écouter, de savoir laisser l’autre vivre selon sa propre trajectoire, selon ses propres potentialités.

·         D’autres points auxquels je n’aurais pas pensé 😊

Sur ce je vous souhaite une bonne éclipse à toutes et à tous.


Journal - 24 juillet 2026 - De Nowolipki à Hala Mirowska

Après une courte visite chez l’un de mes clients, du côté de Nowolipki, je décide de passer jeter un coup œil à mon premier lieu de travail en Pologne, un ancien bâtiment de la rue Elektoralna. Autrefois, un ami m’avait expliqué à quel point ces quartiers étaient chargés d’histoire. La rue Elektoralna se trouve dans la prolongation d’une ancienne voie royale qui menait il y a plusieurs siècles de cela vers la plaine de Wola où, longtemps, la noblesse a élu son roi. Des campements étaient dressés au milieu de champs et l’élection avait lieu dans une halle spéciale construite au beau milieu de la plaine. C’est ainsi qu’au 16ème siècle, le prince français Henri de Valois fut élu roi de Pologne… avant de s’enfuir comme un voleur (non sans avoir emporté les bijoux et la couronne) et de retourner rapidement à Paris, où il estimait qu’un destin plus brillant l’y attendait, puisqu’il allait monter sur le trône de France. L’élection du dernier roi de Pologne, Stanisław August Poniatowski a lieu deux siècles plus tard pour être ensuite remplacée par la Constitution du 3 mai. De part et d’autre de la voie royale fut édifiée une caserne réservée à différents régiments de cavalerie, la caserne Mirowskie. Mais en 1899, une grande halle commerciale semblable à un hall de gare (visible sur la photo) appelée Hala Mirowska y est édifiée qui coupera définitivement le tracé de cette voie royale qui partait du palais de Saxe.

 

L’antenne de Berlitz où je travaillais était située au rez-de-chaussée d’un bâtiment qui date de l’après-guerre. Rien n’a pas changé dans la large cour ombragée où poussent d’immenses marronniers, mais les profs qui sortaient fumer à l'entrée avec leurs élèves ne sont plus là. Certains travaillent encore à Berlitz, les autres ont déménagé à l'autre bout du monde ou ont changé de profession. J'ai gardé un très bon souvenir De cette période, je garde le souvenir de conversations à bâtons rompus dans la salle des profs, de sorties entre amis et de découvertes dans la ville. Dans la rue, en face de l'école, le bâtiment de la caserne de pompiers est tout ce qui reste de la caserne Mirowskie. La construction basse a gardé son aspect original avec son toit pyramidal et abrite un musée consacré aux services incendies en Pologne. Dans le film « Le Pianiste », avec Adrien Brody dans le rôle principal, on peut apercevoir la rue Elektoralna enjambée par une haute passerelle qui permettait aux juifs de passer d’une partie du ghetto à une autre sans empiéter dans la rue réservée aux Allemands. Au bout de la rue, vers l’est, se dresse Hala Mirowska. Avant la guerre, la mère de Mordechai Anielewicz y vendait du poisson. Les mauvaises langues disaient qu’elle peignait son poisson pour qu’il ait l’air plus frais. Lorsque je lis la biographie de ce héros qui dirigea le soulèvement du ghetto, difficile de croire à ces sornettes. Avec une telle carrure morale, Anielewicz ne pouvait pas être le fils d’une personne mesquine. (Quelqu’un a-t-il déjà essayé de peindre un cadavre de poisson pour en dissimuler le manque de fraîcheur ? L’idée me paraît fantaisiste). Mordechai Anielewicz a disparu avec ses compagnons d’armes et sa petite amie dans un bunker encerclé par les Allemands. On sait que certains se sont donné la mort pour ne pas se rendre vivants. Anielewicz s’y serait opposé jusqu’au bout, mais nul ne connait le drame de ses derniers instants.


L’édification de Hala Mirowska qui aura lieu au moment où l’on achève la tour Eiffel est précédée de la destruction de la caserne Mirowskie. Cette halle est censée rendre plus hygiénique et pratique cette place de marché que l’on nomme à l’époque le « ventre de Varsovie ». Elle comportera plus d’une centaine d’étals répartis sur deux niveaux.


Comme nous sommes vendredi, je décide de rendre une petit visite à Landa. Elle tient justement un étal, à Hala Mirowska, et vend des plats syriens végétariens à emporter. Née au Royaume-Uni, Landa est d’origine syrienne et libyenne. Elle travaillait à Berlitz, elle aussi, mais elle est, depuis longtemps, autoentrepreneure, préparant tout elle-même, faisant appel à des fournisseurs de confiance, remuant parfois ciel et terre pour défendre son précieux travail. Après m’être perdu dans le labyrinthe des marchands de saisons, je trouve enfin la boutique 
"Dervish Kitchen" où travaille Landa. Elle est  en conversation avec Ahmad qui vient d’Egypte et qui s’apprête à ouvrir lui aussi un étal. Puis nous évoquons le bon vieux temps à Berlitz, nous parlons des collègues avec lesquels Landa a gardé contact. Elle me parle de son travail qu’elle gère entièrement seule, du prix des denrées. Les mets colorés sous le comptoir attirent mon regard. Il y a de l’humus, du Tadjeh de chou-fleur, des fèves marinées à l’ail, au coriandre, au citron, une sauce épicée qui s’appelle Mhammara, un Makdus Fasulia qui est un ragoût de haricots verts, ainsi que plusieurs autres plats du Moyen-Orient que j’ai oubliés. Mon fils Gaspar adore la cuisine épicée. Alors je demande à Landa de me préparer plusieurs récipients à emporter. Malheureusement, une fois rentré, je m’aperçois que Gaspar est parti tout le week-end. Tant pis, nous mangerons tous ces délices sans lui. Je prépare le couscous, m’apprêtant à faire ripaille. Je pense alors à toutes ces villes que j’aurais tant aimé visiter, Tanger, Tripoli, Alexandrie, Damas et tant d’autres lieux mythiques de la Méditerranée. Je me prends à rêver. Peut-être un jour, lorsque la folie se taira, le bassin Méditerranéen redeviendra le grand marché de l’histoire, des cultures et des civilisations qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Aujourd’hui, bien que l’on y soit loin des pays du sud et comme pour beaucoup de ses habitants, Varsovie est devenue ma Méditerranée, mon creuset de poésie. Amis de passage ou non, salutations à toutes et à tous.


 

[Photographie : Henryk Poddębski - E. Borecka, Portrait de Varsovie dans l'entre-deux-guerres, éditions Arkady, Varsovie1974, p. 50., domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=31370718 ]