Comme je n’ai pas reçu de commande (on est au mois d’août) et que rester
enfermé dans un appartement n’a pas tellement de sens lorsqu’il fait soleil, je
décide d’aller faire quelques pas, sans trop savoir où ils me mèneront. Je
longe donc la rue Bora-Komorowskiego et me dirige vers Saska Kępa. Saska Kępa
est un quartier plutôt chic où abondent cafés et restaurants. Il a été érigé en
grande partie entre les deux guerres, lorsque, profitant de la proximité de ces
lieux avec la ville, on y construisit nombre de villas, beaucoup avec un toit
plat, toutes plus dignes les unes que les autres du style moderniste polonais
de l’entre-deux-guerres.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces terrains étaient relativement peu
occupés. Sur un tableau de 1877 d’Anna Bilińska-Bohdanowiczowa, intitulé Vue
depuis une fenêtre du conservatoire, on aperçoit la Vistule et les rives de
Saska Kępa. Le paysage est sous la neige. Un petit groupe de maisons est à
peine visible derrière le rideau des saules, (je suppose que ce sont des saules
parce que cette essence est prédominante sur les rives du fleuve. Derrière ce
hameau s’étend une vaste prairie, toute blanche et vide. Au fond, on devine les
premières frondaisons d’une forêt. Jusqu’au XIXe siècle, ces terrains ont
quelquefois servi de base de campement pour des exercices militaires, d’où son
nom Saska Kępa qui signifie littéralement la Prairie aux Saxons. Ils ont aussi
été occupés par des colons Hollandais qui fuyaient les persécutions
religieuses. Les Hollandais ont fini par partir, parce qu’au XVIe siècle, ces
terrains étaient particulièrement exposés aux inondations. Dans la première
moitié du XXe siècle, une butte est peu à peu aménagée le long de la Vitule
pour contenir les crues de la Vistule. Et jusqu’à la seconde guerre, ce sont
plutôt les élites qui y font construire ces superbes villas, dont beaucoup ont
survécu à la fureur destructrice des nazis. Ce qui confère aujourd’hui un
caractère très agréable à ces quartiers où, jusqu’à récemment, les urbanistes
ont pris soin d’éviter les constructions trop hautes.
Une fois rendu à la rue Abrahama je décide de ne pas aller vers ces
quartiers historiques, mais de revenir en passant entre de hauts blocs
d’habitation en direction du lac de Gocław. Et puis là, entre deux immeubles,
je tombe sur les jardins ouvriers de Saska Kępa. Ces jardins occupent plusieurs
dizaines d’hectares. Ils ont été créés en 1953 avec l’édification de clôtures
et d’une alimentation en eau. Je me suis demandé si ce terrain n’était pas une
portion de l’un de ces couloirs verts qui partaient de la périphérie de
Varsovie vers son centre. Ce système astucieux avait été imaginé vers 1920 par
les urbanistes qui avaient interdit toute construction élevée dans ces
couloirs. On retrouve ce même système à Wroclaw et à Poznan. L’objectif était
de faciliter la circulation d’air frais vers le centre de la ville. Mais
l’arrivée du libéralisme et le statut bancal de ce système a suscité l’appétit
des promoteurs immobiliers. Théoriquement, il existe neuf de ces couloirs
d’aération à Varsovie (en polonais « kliny napowietrzająco-przestrzenne »).
Deux sont liés au cours de la Vistule, les autres à des espaces verts, tels que
des parcs et des jardins ouvriers, ou encore des cimetières, le tracé des
chemins de fer ou celui de larges boulevards, censés assurer une continuité
vers le centre-ville. Evidemment, ces couloirs ne fonctionnent qu’avec le vent.
Néanmoins, ils offrent des îlots de verdure qui rendent Varsovie unique.
Dommage que le centre-ville lui-même ait été reconstruit au point de devenir
une forteresse hermétique aux bienfaits éoliens. Cependant, en examinant une
carte, les jardins de Saska Kępa ne font pas partie de ces couloirs d’aération,
même si la zone verte semble se poursuivre vers le nord jusqu’au parc Skaryszewski
et au sud via le canal Wystawowy jusqu’au lac Balaton. Il n’en reste pas moins
que ces zones vertes sont encore nombreuses dans la ville. Elles offrent des
zones de récréation pour les habitants, et vous pouvez avoir par endroits cette
impression délicieusement trompeuse d’être à la campagne.
Peint en vert et agrémenté d’informations aux usagers, le portillon des
jardins ouvriers devant lequel je suis arrivé par hasard est ouvert, alors je
le pousse sans hésiter. C’est un labyrinthe de verdure qui m’accueille, avec
des allées très longues et bien droites qui s’entrecoupent en un damier
légèrement biaisé. Si vous n’êtes pas un habitué, toutes ces allées se
ressemblent et, si ce n’était la silhouette des bâtiments au fond, vous
pourriez longtemps tourner en rond avant de retrouver votre chemin. J’emprunte une
allée qui me mène vers les nouveaux immeubles situés en face. À part le son d’un violon sortant d’une
« cabane de jardin », je suis vraiment seul. Les soi-disant cabanes
sont si joliment aménagées qu’elles ressemblent parfois à des maisons de
poupée. Le joueur de violon semble travailler une partition de
Stravinsky ? Mais je n’en suis pas sûr. Les notes s’envolent avec une
volubilité exquise parmi les massifs. Pas de meilleur endroit pour répéter. À
droite et à gauche, des petits creux de verdure, les uns avec leurs roses et
leur pelouse, d’autres plus rares, agrémentés d’un potager. Impossible de ne
pas remarquer le parfum d’un hortensia paniculé. Des rudbeckias se balancent
dans le vent. Comme au musée, je voudrais me recueillir devant chacune de ces
parcelles, et je vais bientôt regretter de ne l’avoir pas fait.
Tout
au fond, les jardins sont protégés par une palissade infranchissable. Les
arbres qui ont envahi cette allée ombragée font semblant d’être une forêt. Des
mirabelles se perdent dans l’herbe. Des pommes de juillet (“papierówki” en
polonais) pendent nombreuses dans les branches. Je trouve leur goût inhabituel.
Moins acide et plus sucrée qu’à l’ordinaire. (Une fois mûres, les pommes de
juillet se perdent en quelques jours à peine. J’ai donc de la chance). Là,
derrière cette palissade, un jardin abandonné, un vieux banc de pierre, à mes
yeux un authentique jardin zen, un jardin sauvage empreint de cette nostalgie
profonde que n’expriment plus les jardins trop soignés ou qui font semblant. Je
fais ainsi le tour par l’intérieur sans jamais trouver sur la sortie. Il me
faut revenir sur mes pas. Après m’être
perdu deux ou trois fois, j’arrive enfin devant le portillon vert. Fermé à clé.
Après un moment de doute, je vérifie qu’il s’agit bien du même. Une bonne âme
aura condamné la sortie derrière moi. Après un moment d’hésitation, je
crapahute par-dessus la palissade et retourne du côté de la ville..