Journal - 3 février 2026 - Le roman policier que je n'ai jamais écrit

 La police ne parviendrait pas à identifier la victime dont le crâne a été réduit en bouillie par le poids du rocher. Personne n’a signalé la disparition ni réclamé le corps. Il faudra attendre des analyses génétiques pour se rendre compte qu’il s’agit d’un homme âgé d’origine asiatique.

Dans ce deuxième chapitre, j’ai cru bon décrire un peu plus les hantises du lieutenant Alvarez, rien d’inquiétant pour l’instant, hormis un rêve prémonitoire, ainsi que ses rapports avec ses deux sergents, Elvira Jones et Gregor Barclay. (Depuis ma tendre enfance, j’ai les plus grandes difficultés à me souvenir des noms propres, surtout s’ils sont étrangers. J’espère seulement pouvoir m’en souvenir par la suite. À tout hasard, je les note sur le champ dans les fiches de mes personnages).

CHAPITRE DEUX

 Le lieutenant de police Alvarez resta figé au milieu de la forêt de cèdres. Il venait de repérer des traces de pas. Il s’agissait sans aucun doute d’un homme chaussant du quarante-deux, merde… exactement sa pointure. Il vérifia les traces laissées par ses propres pas, mais lui portait des chaussures de ville, et non des bottes. Légèrement penché, il s’efforça de repérer le trajet du suspect. Ce que ne comprenait pas le lieutenant de police, c’est pourquoi le ciel était rouge. N’étions-nous pas en plein après-midi ? Les traces de bottes se poursuivaient parmi les troncs gigantesques avant de disparaître derrière de grosses racines. Cette fois-ci, il en était sûr. Il y avait une présence. Pas de respiration, mais une odeur de peur. Les oiseaux aussi se taisaient. Le rouge du ciel s’était assombri, ce que certains idiots n’auraient pu s’empêcher d’interpréter comme une sorte de présage, mais Alvarez était rationnel, lui. Il ne se laisserait pas aller à ce genre d’élucubration. Pourtant, à mesure qu’il s’approchait, la sensation de cette présence se précisait. Son pouls accéléra et la sueur se mit à couler dans son dos de façon incontrôlée. Il lui fallait dissiper cette illusion, regarder derrière le tronc du gros cèdre, s’assurer qu’il s’agissait, encore une fois, d’une crainte injustifiée…. La forme se manifesta sous ses yeux, vaguement ensanglantée. Elle apparut presque avec lenteur et se jeta sur Alvarez avec une bouche édentée. 

Alvarez se réveilla en sueur. « Encore un de ces cauchemars idiots ! » se dit le lieutenant de police en se frottant énergiquement le visage, comme pour en évacuer les impressions désagréables de la nuit. Il avala trop vite un café trop brûlant, prit sa douche, se rasa. Un jour, il s’était laissé pousser une énorme moustache afin de dissimuler les expressions de son visage. Il avait toujours eu du mal soi à dissimuler soi à communiquer ses intentions. Lorsqu’il parlait au second degré, on le prenait au sérieux. Au premier degré, on croyait qu’il plaisantait. Alors, cette moustache, elle lui permettrait à moindre frais de dissiper les malentendus, d’arborer un visage impassible, tellement utile dans le métier de flic.

Il se disait qu’il lui restait encore une heure avant de se rendre au bureau lorsque l’interphone sonna. C’était la voix du sergent Barclay.

« Chef, on est en bas ! Une urgence. Un mort… dans un parc, du côté de Douglasville. On vous attend en bas ! »

 

****

 

« Il s’agit plutôt d’un meurtre ! expliqua la sergente Jones lorsque le lieutenant monta dans la voiture. Un corps écrasé par un gros rocher.— Alors ce gros rocher, c'est l’arme du crime ? supposa le lieutenant. Un … très gros rocher ?
— Oui, énorme d’après ce que m’a dit le jardinier qui nous a appelé.
— Donc, le meurtrier aurait poussé cet énorme rocher sur la victime ?
— C’est une supposition. Pas de témoin. Seulement des traces dans l’herbe.  La police scientifique est déjà sur place.
— Où ça des traces ?
— Là où était le rocher avant qu’on le pousse !
— Qui a découvert la victime ?
— Le jardinier qui nous a appelé ce matin.

Quelques minutes plus tard, le mini-tracteur du parc parcouru les allées inégales en cahotant. L’engin semblait à peine pouvoir contenir la lourde silhouette du lieutenant, et le jeune jardinier avait peine à manœuvrer avec ce géant assis à ses côtés. Alvarez avait les yeux rouges et un rhume qui l’obligeait à se moucher à tout instant. Ils passèrent devant un pavillon aux murs jaunes et descendirent à travers les pelouses vers un étang.

Le corps était encore allongé sur la rive.
—  Où est passé Barclay ? demanda Alvarez.
— Il ne se sentait pas bien, fit Jones, à cause de ça, fit-elle en désignant le cadavre dont le crâne avait éclaté sous le choc.
— Effectivement, … pas joli à voir. Ça va être bonbon pour l’identifier ! Et le fameux rocher ? Il est où ? Vous n’avez pas pu ramasser cet indice dans un sachet, j’imagine ?
— Là, dans l’eau, fit Jones en montrant une roche énorme qui dépassait de la surface.
—  Et d’où venait-il, ce gadin ?
—  D’un peu plus haut. Il a dégringolé de quelques mètres. On en voit encore des traces dans la bruyère.

Alvarez se moucha un bon coup et renonça à grimper vers l’endroit où devait se trouver le rocher. La sergente Jones confirma la présence d’un creux d’une dizaine de centimètres où la terre compressée n’avait rien laissé pousser. En se penchant un peu, on pouvait deviner les traces laissées par une paire de bottes. En remontant un peu plus haut, celles-ci semblaient s’approcher et s’éloigner, mais Jones les perdit rapidement de vue.

— Et dites-moi, Jones, fit le lieutenant.
— Oui, monsieur Alvarez ?
— Pourquoi le cadavre n’a pas de chaussures ?
— Je ne sais pas, mais une chose est sûre.— Quoi ?
— La victime chausse du quarante-deux.

 

Fin du chapitre Deux