Chapitre Six – Le lavis
Tandis qu’il faisait les cent pas, le directeur de la galerie des Arts orientaux évoquait l’un de ces chinois de bande dessinée, minces, un peu penchés. Derrière ses petites lunettes rondes et bien qu’il ne l’eût jamais vu, Hui Leng reconnut immédiatement Alvarez à sa démarche lasse et fatiguée.
Un doigt sur la bouche comme pour lui imposer le silence, il fit entrer le policier, et lui déclara qu’il souhaitait absolument lui montrer « quelque chose de magnifique ». Le lieutenant de police s’interrogea sur cet empressement, toisa du regard le jeune freluquet aux airs d’intello, mais Hui Leng avait piqué sa curiosité, alors il se laissa faire. Dans la salle d’exposition, le lavis de l’artiste chinois du 17e siècle s’étendait sur toute la largeur du mur, un paysage de montagnes plongé dans la brume. En haut à droite, entre deux sommets rocheux, une cascade formait d’abord un torrent, puis une rivière qui descendait vers la droite et séparait le paysage en deux parties inégales. Le lieutenant Alvarez n’avait jamais contemplé des lavis chinois traditionnels d’aussi prêt. On aurait d’abord dit un vieux papier jauni et couvert d’habiles coups de pinceau, où l’encre de Chine se confondait siècle après siècle aux tâches du papier vieillissant.
— Avez-vous remarqué les personnages ? demanda Hui Leng, le propriétaire de la galerie.
— Ma foi non ! avoua le policier qui chercha ses lunettes de correction avant de les enfiler.
Une fois ses gros verres devant les yeux, le lieutenant se sentit comme plongé dans un paysage de toute beauté. On devinait davantage qu’on ne les voyait différentes scènes miniatures, quasiment invisibles au premier coup d’œil, certaines dans des pagodes ou des maisons traditionnelles, d’autres au milieu de village ou éloignés dans la montagne. Un immortel se dressait non loin d’un sommet et contemplait un espace blanc. Les personnages étaient esquissés, sans doute du bout d’un pinceau fin. Pourtant, leurs costumes donnaient l’illusion d’être détaillés. Quelques traits habiles avaient suffi à caractériser ici une femme de haute naissance, là un mandarin, fonctionnaire de la cour impériale de la dynastie Qing. « Là-bas un paysan, plus loin, un homme vêtu de noir, tenant un fouet et vêtu d’un chapeau conique, « un policier de l’époque », expliqua le galeriste. « Si vous regardez tout en haut, vers la gauche, vous pouvez voir une scène de noce. On reconnaît ce mandarin à sa robe ample et brodée ainsi qu’à son chapeau surmonté d’une pointe. Les convives boivent et mangent, il y a un groupe de musiciens sur ce balcon.
— Et un peu plus bas, cette même femme avec des enfants et des servantes. Elle semble perdue dans ses pensées n’est-ce pas ?
— Vous avez tout compris, ces scènes sont reliées entre elles ou racontent des histoires différentes. J’ai repéré au moins trois fils narratifs différents.
— C’est une fresque de la vie, s’étonna Alvarez.
— Oui, mais si vous examinez attentivement, ces histoires mènent toutes à des châtiments. Si nous suivons ce chemin, qui semble disparaître et réapparaître dans le décor, nous pouvons suivre le destin de cette femme.
— Qui est cet homme ?
— Son habit est celui d’un militaire, c’est-à-dire qu’il n’est pas son mari.
— Ho, ho !
— Ho ho, comme vous dites ! Le renard qui les surveille suggère une infidélité. Ce qui est confirmé sur cette scène située tout en bas à droite du tableau.
— La dame voyage ?
— Elle quitte le royaume car elle a été répudiée. Mais à cette époque, elle aurait très bien pu finir vendue comme prostituée. Ou simplement tuée. Certains de mes collègues sinologues suggèrent que ce tableau a pu servir de test pour des policiers ou des juges de l’Empire Chinois, une sorte de test d’intelligence et d’observation avant l’heure, parce que ces scènes correspondent à certains délits et peines strictement répertoriés dans les lois chinoises impériales de l’Empire de la dynastie Yuan. Avec cet exemple, une femme adultère peut être exécutée par son propre mari sans que celui-ci ne soit inquiété par les autorités. En revanche, si vous provoquiez la mort, de manière volontaire ou non, la loi prévoit une condamnation à mort, celle-ci étant appliquée selon différents supplices subtilement adaptés à la nature du crime. Pour un parricide, on sciait le coupable en deux depuis la tête jusqu’à l’entrejambe.
— Au moins, c’était clair et net, s’exclama le policier. Le terme de « coupable » semble tout-à-fait approprié. Est-ce que ce tableau était utilisé pour tester les futurs fonctionnaires de police ?
— Aucune certitude à ce sujet. Ça aurait pu être aussi bien par jeu, ou pour évaluer les valeurs morales et la manière de penser d’un futur fonctionnaire. Ces scènes peuvent être reliées entre elles ou non, réinterprétées à souhait. C’est l’observateur qui se raconte une histoire, ou encore, c’est le tableau qui raconte le spectateur.
— Et vous vouliez me tester, hein ? Fit Alvarez, non sans un certain mépris dans la voix. J’aurais certainement échoué !
— Auriez-vous été trop sévère ? demanda le galeriste. Bien que celui-ci se montra pince-sans-rire, Alvarez comprit le trait d’humour.
— Bien entendu, j’aurais fait empaler tout ce beau monde pour avoir la paix, vous y compris.
— Blague à part, je crois que vous avez bien compris l’esprit de cette époque.
Le policier toussa.
— Quelle horreur ! Fit-il après un temps.
— Une horreur qui contraste étrangement avec la beauté du paysage.
— À l’image de l’humanité tout entière. À l’étroit sur notre paradis terrestre, incapables de vivre en paix.
La remarque du lieutenant sembla faire plaisir à Hui Leng qui sourit.
— Cependant, monsieur Leng, je ne suis pas venu pour que nous débattions sur l’Art chinois du Moyen-Âge…
— Du dix-septième siècle !
— Oui, oui, … mais sur un véritable meurtre. Un homme, visiblement d’origine chinoise, à peu près aussi jeune que moi, (septuagénaire quoi), a été écrasé par un lourd rocher. Nous avons les preuves que quelqu’un a poussé ce rocher. Un rocher très lourd, ce qui suggère que le meurtrier est un homme fort, (pas comme vous, vous n’êtes pas encore un suspect à mes yeux). Le problème, c’est que la victime a été profondément défigurée voyez-vous. Impossible d’y voir un visage. Ma question est : côtoyez-vous les communautés asiatiques ? Connaissez-vous des personnes d’origine chinoise ou asiatique ? Ou avez-vous entendu parler de disparition récemment ?
— Non. Mes parents sont venus de Chine il y a plus de cinquante ans et sont décédés depuis plusieurs années. Moi, je suis né aux États-Unis. La seule personne authentiquement chinoise que je connaisse bien, c’est le jardinier des jardins du Temple du Ciel Infini. Un homme remarquable par son érudition.
— Et vos amis sinologues ? Ils ne sont pas Chinois ?
— Non, ils sont coréens, mais je peux vous fournir un ou deux numéros de téléphone.
— Voudriez-vous m’accompagner à la morgue ? Nous avons conservé les vêtements de la victime. Peut-être cela vous évoquera-t-il quelque chose ?
Lui Han accepta la proposition et accepta de suivre Alvarez à la morgue.
Lorsque le galeriste entra dans la salle de la morgue, le visage du mort avait été préalablement couvert d’un linge.
— Alors, prêts pour le spectacle ? demanda Nemour, le médecin légiste.
— Oui, oui ! fit le galeriste qui n’avait pas compris.
Le médecin retira le linge. Tout le crâne était littéralement plat. Un œil exorbité dépassait encore de ce qui semblait avoir été une arcade sourcilière et les dents et la mâchoire ruinée semblaient avoir été broyés avant d’être mélangés comme des jetons de Mah-Jong. Hui Leng plia des yeux avant de se retourner pour vomir.
— Excusez-moi ! Excusez-moi ! fit-il confus après s’être essuyé la bouche avec du papier hygiénique. Nemour s’empressa de recouvrir le visage.
— Ne vous en faites pas ! Pour nous c’est la routine, ajouta le légiste.
— Pas pour moi !
— Plus facile de parler des suppliciés de la Chine du 17e siècle que de se confronter à un mort, hein ! constata Alvarez avec sarcasme.
— Mais... heu, ce n’est pas le jardinier dont nous parlions tout à l’heure ?
— Bon, c’est un peu la même carrure, reconnu le policier. Les cheveux blanc éparses… du moins ce qu’il en reste.
— Mais non, c’est lui, c’est le même homme, je vous dis.
— Vous êtes sûr ?
— Montrez-moi ses vêtements !
Le médecin alla chercher le bac où étaient conservés les vêtements du mort pour en ressortir un pantalon gris, une chemise verte sans col, ainsi qu’une veste gris clair faite d’une laine épaisse et imbibée de sang desséché.
— Vous reconnaissez ces vêtements ?
— Ce jardinier est aussi un éminent architecte paysagiste. J’ai assisté un jour à l’une de ses conférence. Je suis sûr qu’il portait cette veste.
— Alors comment expliquer que ce même jardinier est encore en vie et continue à faire son travail à l’heure qu’il est ? fit Alvarez énervé.
Les yeux du galeriste brillaient autant par curiosité que par excitation.
— Cet homme qui travaille maintenant au parc serait donc un usurpateur ? suggéra Nemours.
— Non ! Ça ne tient pas debout. Il y a tout ce monde qui le côtoie tous les jours. Il aurait été démasqué depuis longtemps, rétorqua le lieutenant.
— C’est lui, croyez ce que vous voulez, mais j’en suis convaincu.
— Et l’autre ? C’est son frère jumeau ?
Le soir même, Alvarez rentra chez lui de fort mauvaise humeur. Rien ne collait. Le lieutenant n’avait trouvé ni le nom de la victime, ni le mobile et encore moins l’assassin. Si jumeau il y avait, il s’en convaincrait rapidement… ou non. Il suffirait de comparer leurs gènes. En attendant, le criminel était dans la nature, sans doute déjà prêt à s’en prendre à une autre victime, mais pour quel raison ? Cette pierre si lourde ? Non, cela ne pouvait pas être un accident. Toute la nuit, Alvarez tourna et retourna la lourde pierre dans un mauvais sommeil.