Journal - Jeudi 4 juin

 Aujourd’hui, c’est la Fête-Dieu, (Boże Ciało en polonais). Nous fuyons Varsovie pour aller à la campagne. Notre route passe devant des églises pleines comme des œufs. Dans l’un des villages traversés, c’est probablement tous les habitants qui se sont réunis tant il a de monde devant la vieille église de bois. Ils ont formé une longue procession colorée (la route est parsemée de pétales de fleurs).

Les paroissiens se sont mis sur leur trente-et-un et portent des vêtements noirs, très blancs, et gris. La procession est menée par trois individus proéminents, un peu rougeauds, cheveux courts. C’est curieux comme ils se ressemblent. Chacun des trois est vêtu d’une étole blanche et dorée étonnamment riche en détails, qui ne semble être sortie que pour l’occasion, et porte un étendard où sont représentées j’imagine les figures saintes. Mais nous passons trop vite. C’est Gasper qui conduit, alors impossible d’observer tout en détail.

En France, la Fête-Dieu n’est pas un jour férié. La cérémonie est reportée au dimanche suivant. Je me souviens d’avoir pu contempler une carte postale représentant une telle procession en Normandie. Sur l’image, mon grand-père figurait en bonne place à côté du prêtre. Mon grand-père était un homme pieux. Il se décoiffait et se signait devant chaque crucifix qu’il croisait sur son chemin. Rien d’étonnant à ce que je le retrouve sur l’une de ces photos.

Ces chasubles et ces effigies dressées haut devant les fidèles m’évoquent le monde un peu ridicule et poussiéreux du XIXe siècle, un vieux film noir et blanc, un conte de fées auquel je ne suis plus capable de croire tant il a été dévoyé au cours des siècles, tant ses messagers n’incarnent plus le message qu’ils sont censés porter. Pourtant, la foi de mon grand-père était aussi tangible que la terre qu’il cultivait. Je n’ai aucun doute que ses actes, ses paroles et ses pensées étaient alignés. Il trouvait normal d’aider son prochain. Il accueillait régulièrement des gitans sur ses terres. Durant la guerre, il avait caché quelques personnes pour leur éviter d’être envoyés en Allemagne au travail forcé.

Alors, lorsque je vois ces foules endimanchées, cette fraîcheur et ce festoiement me surprennent parce que toutes ces couleurs contrastent avec ma vision des choses. Sans aucun doute, parmi les fidèles se trouveront des personnes sincèrement animées par la foi. Néanmoins, nul ne m’empêchera de croire que la véritable foi n’a pas de religion. La bonté est un trait intrinsèquement humain qui n’aura jamais besoin de prêtres ou d’Églises quelles qu’elles soient.

La voiture file dans les lacets parmi les champs. Dieu merci, malgré toute cette grisaille, il ne pleut pas encore.

Journal - Samedi 30 mai

Varsovie. Le centre-ville, avec ses grattes-ciels dernier cri qui se dressent comme de gigantesques miradors autour du fameux Palais de la Science et de la Culture, le monument "offert" au Polonais par Staline après la seconde guerre mondiale

À nouveau cette impression en attendant un bus qui ne vient pas, une impression presque dérangeante de pouvoir côtoyer, le temps d’une étincelle, toutes ces vies, toutes ces existences si profondes, lointaines, compliquées ou simples, certainement si différentes de la mienne (mais tellement semblables) que je ne suis pas sûr de pouvoir les comprendre, si diverses, pauvres ou riches en expériences, en bonheurs ou malheurs diverses, qu’on ne saurait affirmer pour sûr qu’un sourire ne cache pas un profond désespoir ou qu’un visage fermé ne dissimule pas une extase silencieuse. Était-ce l’effet d’avoir séjourné longtemps seul ? La foule m’enivre et m’effraie, en même temps. Elle m’attire et je l’exècre. Une foule faite de feu et de glace, de prétentions, de petites arrogances, de sympathies, de respect et de peurs, de cordialité et de défiances. En même temps. Je ne sais plus qui a écrit ou dit que l’humanité était une psychothérapie de groupe qui a échoué.


On ne peut pas marcher comme si on était seul. On ne peut pas faire semblant de ne pas avoir de visage. Le bus arrive. C'est toute la ville qui semble être montée dans ce bus. Et nous voilà, Varsoviens, qui traversons la Vistule, avec toutes nos humeurs, nos éclats de voix, nos parfums bons ou mauvais, mêlées l’espace d’un samedi après-midi, que le grand fleuve emportera lentement et sûrement, en tout cas très loin là-bas vers la Baltique et où viendront jouer les mouettes et les fous de Bassan.

Je retrouve le calme apaisant de la cour de l’immeuble.
Il a plu et c'est bien.

Journal - Mercredi 27 mai - Compter de un à dix


 Installé sur le balcon, le chat surveille le moindre mouvement de l’air.

Je compte mes respirations. De un à deux, puis en décomptant, deux, un. Puis de un à trois, et en décomptant de trois à un, et ainsi de suite jusqu’à dix. Ce simple exercice augmente très vite la concentration et la présence d’esprit. Une fois accompli vos comptes et vos décompte, vous contemplez sans plus y penser « les mouvements de l’air », les sentiments que l’air véhicule, comme le chat, avec parfois des graines de pissenlit, ou des poussières venues d’on ne sait où. Les choses circulent en boucle, rien jamais ne s’arrête.

On entend le merle qui s’est posé à portée du regard, plus loin l’écho d’un pigeon ramier, les ambulances, le brouhaha de la grande ville. Installé sur le balcon, le chuchotement immense du ciel. Les terres et les routes, les rivières et les collines s’étendent sans limite. Plus loin, vers l’Est, la grande plaine d’Europe, ses forêts de pins à n’en plus finir, ses vastes étendues de bouleaux qui s’étendent jusqu’à l’Oural. De l’autre côté, vers l’Ouest, des paysages de champs et des autoroutes s’étendent jusqu’à l’Atlantique, plus loin encore, l’océan, vaste étendue ridée et sombre où le soleil n’est pas encore levé. Nos frontières, où sont-elles ? Les frontières, si elles existent, fictions de nos imaginations fertiles, nées de nos peurs, de la crainte se voir piller nos précieuses vies. Les frontières elles-mêmes se déplacent très lentement en courbant la tête, à la manière les lacets desséchés des grands fleuves au gré des crises et des récits morts, imaginés au fil des siècles, mais dont on a oublié depuis longtemps la motivation première.

En-deçà de l’illusion du langage, il n’y a plus qu’un ciel noir à l’extérieur et à l’intérieur, un ciel noir pour qui n’a plus les mots pour se raconter. Alors oui, nous avons peur et nous nous dressons des palissades pour échapper au vertige, pour nous assurer que nous avons des limites. Les limites nous définissent. Les frontières nous limitent pour que nous n’ayons pas à craindre d’incarner des dieux. Mais dans l’espace du ciel noir, berceau de toute chose, où sont les frontières ? Pourquoi nous attacher plus longtemps à ces artefacts ? La conscience surgit comme une herbe au-dessus du courant. Elle fabrique des vagues d’existence.

Installées sur le balcon, les étoiles naissent et meurent, brèves lueurs dans un ciel éternel. Tout va bien.

Le merle s’est envolé un peu plus loin. Le chat a tourné soudainement la tête, puis, tranquillement, a poursuivi sa toilette.