Dans l’une de mes pages précédentes, j’avais évoqué cette peinture d’Anna
Bilińska représentant la vue de Saska Kępa depuis la fenêtre de l’atelier de ce
que je suppose être l'école des Beaux-Arts située à Solec. En remontant la rue
Francuska (rue Française), je suis entré dans le café Nero dont la salle est
décorée de photos anciennes, celle d’Agnieszka Osiecka, habitant la plus
célèbre du quartier, en compagnie d’un barde lors du salon du livre en 1990. Il
y a aussi cette photo de l’hiver 1903 à Saska Kępa. On y distingue un groupe de
bâtiments qui font penser au logis d’un paysan très modeste. Un verger, les
toilettes à l’extérieur, deux maisons basses, en bois, avec fenêtres, deux
melons de paille, un poulailler, un appentis à l’arrière avec une cheminée. Le
tout est très modeste, comme isolé au beau milieu d’un champ dont on ne voit
pas l’horizon à cause du brouillard.
Aujourd’hui, Saska Kępa est un dédale de rues, de bâtiments entre lesquels les
habitants s’efforcent de préserver un peu de verdure, malgré la densité des
voitures, ce qui rend le stationnement compliqué. Je constate que les
Varsoviens ont ce souci dans la plupart des quartiers, au pied des grands
immeubles. Certains endroits sont volontairement laissés comme à l’abandon. Ce
ne sont pas comme des terrains vagues où chacun pourrait laisser ses détritus.
Ces terrains sont plutôt propres, mais les herbes sauvages y poussent sans
complexe, comme autant de petits morceaux de prairie. Cependant, vous trouverez
plus souvent des jardinets, protégés par des palissades et des barrières, de
petits paradis qui fleurissent du printemps à l’automne, parfois agencés d’un
ou deux cailloux, ou d’un œil rempli d’eau pour les oiseaux. On y aperçoit de
temps à autre un écureuil ou un hérisson. Il n’est visiblement pas permis d’y
pénétrer. Ils sont donc accessibles à la vue, mais non au piétinement qui
pourrait les endommager. Je me dis parfois que ces jardins sont comme nos
souvenirs, accessibles et pourtant impénétrables. Leur charme s’exerce à bonne
distance. Je repense à toutes ces personnes rencontrées dans ma vie, parfois
seulement quelques instants. Eux m’ont certainement oublié. Je repense à mes
proches, pas vu depuis longtemps à cause de la distance, des voyages
compliqués. Je m’imagine des tablées au soleil ou sous la pergola, la joie de
se revoir et d’évoquer le passé. Ces pensées sont des mirages, des jardins
secrets, comme les jardinets de Varsovie, soigneusement entretenus, mais dont
nul ne cueillera les roses.
Vert Naufrage est mon journal. J'y décris notre départ pour la campagne, la restauration d'une vieille maison, quelques idées personnelles, poétiques ou parfois philosophiques. Il y a derrière ce projet une ambition littéraire, mais aussi spirituelle. Hormis d'autres artistes, j'y ai placé mes propres photos et dessins. Dans les derniers posts, je tente l'écriture d'un roman policier.
Journal - 15 septembre 2026 - Au café Néro
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