Journal - 15 septembre 2026 - Au café Néro




 



Dans l’une de mes pages précédentes, j’avais évoqué cette peinture d’Anna Bilińska représentant la vue de Saska Kępa depuis la fenêtre de l’atelier de ce que je suppose être l'école des Beaux-Arts située à Solec. En remontant la rue Francuska (rue Française), je suis entré dans le café Nero dont la salle est décorée de photos anciennes, celle d’Agnieszka Osiecka, habitant la plus célèbre du quartier, en compagnie d’un barde lors du salon du livre en 1990. Il y a aussi cette photo de l’hiver 1903 à Saska Kępa. On y distingue un groupe de bâtiments qui font penser au logis d’un paysan très modeste. Un verger, les toilettes à l’extérieur, deux maisons basses, en bois, avec fenêtres, deux melons de paille, un poulailler, un appentis à l’arrière avec une cheminée. Le tout est très modeste, comme isolé au beau milieu d’un champ dont on ne voit pas l’horizon à cause du brouillard.        
Aujourd’hui, Saska Kępa est un dédale de rues, de bâtiments entre lesquels les habitants s’efforcent de préserver un peu de verdure, malgré la densité des voitures, ce qui rend le stationnement compliqué. Je constate que les Varsoviens ont ce souci dans la plupart des quartiers, au pied des grands immeubles. Certains endroits sont volontairement laissés comme à l’abandon. Ce ne sont pas comme des terrains vagues où chacun pourrait laisser ses détritus. Ces terrains sont plutôt propres, mais les herbes sauvages y poussent sans complexe, comme autant de petits morceaux de prairie. Cependant, vous trouverez plus souvent des jardinets, protégés par des palissades et des barrières, de petits paradis qui fleurissent du printemps à l’automne, parfois agencés d’un ou deux cailloux, ou d’un œil rempli d’eau pour les oiseaux. On y aperçoit de temps à autre un écureuil ou un hérisson. Il n’est visiblement pas permis d’y pénétrer. Ils sont donc accessibles à la vue, mais non au piétinement qui pourrait les endommager. Je me dis parfois que ces jardins sont comme nos souvenirs, accessibles et pourtant impénétrables. Leur charme s’exerce à bonne distance. Je repense à toutes ces personnes rencontrées dans ma vie, parfois seulement quelques instants. Eux m’ont certainement oublié. Je repense à mes proches, pas vu depuis longtemps à cause de la distance, des voyages compliqués. Je m’imagine des tablées au soleil ou sous la pergola, la joie de se revoir et d’évoquer le passé. Ces pensées sont des mirages, des jardins secrets, comme les jardinets de Varsovie, soigneusement entretenus, mais dont nul ne cueillera les roses.