Journal - 12 décembre 2025

Mardi, j’ai eu une courte conversation au téléphone avec Aga, c’était le soir. C’était au sujet de nos projets pour le soir de Noël. Parce que j’aurais préféré rester ici à cause des chats, à me repaître de silence et de solitude au point qu’il m’est possible d’entendre la salade qui égoutte lentement au-dessus de l’évier, ou de percevoir le souffle léger de l’air dans un conduit de ventilation, ou encore le cri lointain d’un oiseau dans le val. Je lui ai expliqué que venir à Varsovie supposait de transporter avec moi les deux chats qui ne voudraient pas dormir à cause des lampadaires qui ne s’éteignent jamais, la nuit, dans les grandes villes. Habitués à la nuit noire, les deux félins ne pourront s’empêcher de roder dans l’appartement, soit poussés par la faim qu’ils ont insatiable, soit qu’ils s’ennuient et cherchent des jeux ou des occupations. Il me faudra ainsi passer deux nuits blanches interminables à leur lancer des croquettes dans le couloir désert de l’immeuble vers deux heures du matin, puis à leur tenir la jambe en les faisant courir après des plumes accrochées à un fil jusqu’à quatre ou cinq heures, attendant que les deux finissent par tomber de fatigue.

Alors, Aga me répond qu’elle est triste à cause de ça, et je me mets à réfléchir. Je me dis que les fêtes de Noël sont aussi et surtout pour les autres davantage que pour soi, et que cela vaut bien le petit sacrifice de deux nuits blanches de ma part. Je la rappelle le lendemain pour lui dire que je viens.

Mon hésitation maladroite suscite en moi une réflexion : nous craignons comme notre propre mort la linéarité du temps, une linéarité où tout change, et où tout s’abîme dans l’oubli. Les fêtes ont cet avantage qu’elles rendent le temps circulaire. Le renouveau est alors dans l’ordre des choses et se voit même inscrit au calendrier. C’est peut-être cette angoisse qui nous pousse à suivre la tradition. Puis dehors, il y a ceux qui sont tombés dans la linéarité du temps, ceux qui passeront le réveillon seuls parce qu’ils ont été oubliés, ou qui n’auront peut-être même pas un couvert. En Pologne, il est de tradition de mettre un couvert en plus. Des journalistes avaient même tenté il y a plusieurs années de s’introduire à l’improviste dans un foyer pour tester l’hospitalité supposée de mise ce jour-là. Je suis sûr que certains accepteraient un invité-surprise, un sans-abri par exemple, même si ce n’est pas la majorité. En tout cas, je garde cet espoir du fond du cœur.

Journal - Samedi 6 décembre 2025

 

Ce soir, comme j’aimerais bien recommencer à peindre et à dessiner, me voilà à la recherche de mes pinceaux et de mes tubes de couleurs. Je ne sais pas si cette idée est bonne parce qu’à cette saison, il fait si sombre que toutes les couleurs sont plates et jaunâtres. En plus, impossible de retrouver les gros tubes d’acrylique blanc et noire. Il y avait même un tube de doré, parce que je m’imaginais peindre des icônes. La frustration grandit, et dans toute la maison, tiroirs et cartons sont ouverts, regorgeant évidemment de tous les trésors du monde à l’exception de mes chers tubes de peinture. Je retrouve de vieux écrits, des tentatives de fiction, de vieux poèmes, des morceaux de nouvelles, sans queue ni têt
e, éparpillés dans différents cahiers. Je reconnais bien mon écriture, mais j’ai cette sensation bizarre que cela a été écrit par quelqu’un d’autre.

Et puis, de l’étagère d’un meuble, c’est une avalanche de papiers et de photos qui me tombent sur la tête.

Je reconnais bien mes traits, parce que ces photos, je les ai vues si souvent. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que ce moi est un autre.

Une photo prise rue du 11 novembre à Caen. Aga et moi sommes en train de manger. Aga boit un jus de fruit à la bouteille. Je m’invitais souvent dans cet appartement qu’elle occupait en collocation. C’était pour moi une époque de changements. La dernière fois que je m’étais inscrit comme étudiant à l’université, dans la file d’attente au guichet, je m’étais retrouvé entouré d’étudiants tellement plus jeunes que moi, et moi, éternel étudiant, j’avais eu un peu honte, je m’étais senti si mal à l’aise que j’avais juré de ne plus jamais m’inscrire. Sur la photo, je porte encore ce pull bleu en laine que ma mère m’avait tricoté. Un soir d’été à une terrasse de café, par galanterie, je l’avais prêté à l’amie d’un ami qui grelottait à cause de la fraîcheur. Elle ne me l’avait jamais rendu, prétextant l’avoir prêté à l’amie d’une amie qui ne le lui avait pas rendu. J’aurais presque aimé cette version où le chandail tricoté par maman aurait circulé à travers la ville, servant aux uns et aux autres, mais il me semble plus probable que le pull ait été lavé en machine, le rétrécissant à jamais. De mes amis de l’époque, j’avais de plus en plus de mal à accepter certains comportements. Alors je pris mes distances. Je n’avais plus besoin d’être gentil avec tout le monde. J’avais renoncé à la loyauté qui prévaut d’ordinaire entre vieux amis. Aujourd’hui, un peu mal à l’aise, toutefois. Reconnaissant qu’ils m’aient offert leur amitié pendant toutes ces années. Amen !

 

Une autre photo, prise bien plus tard, à Varsovie au pied d’un sapin. Gasper a environ cinq ou six ans. Il a reçu un petit train électrique pour son Noël. Je l’aide à assembler des rails qui sont entièrement en plastique. Le jouet avait été sans doute fabriqué en Chine : la locomotive, trop légère, ne tenait pas très bien debout. Je crois que j’étais encore plus déçu que Gasper. À cette époque, j’aimais jouer avec lui à toutes sortes de jeux. C’était notre manière de grandir ensemble, lui en tant qu’enfant, moi en tant qu’adulte. Pourtant, ce jeune père sur la photo est tellement différent de ce que je suis que j’en ai le tournis. Et pourtant toujours le même. Certains diraient : « Tu n’as pas changé ! »

Au fond d’une boîte en carton, un vieux galet, rond, poli par l’océan. Il a certainement connu toutes les vagues qui lui ont ôté ses aspérités. J’aimerais être comme lui, tellement lisse qu’il porte le Ciel.

Dire qu’il va falloir enfouir tout ça dans des cartons, partir vers une destination encore inconnue. J'y entasserai, pêle-mêle, non seulement mes babioles, mais aussi les objets égarés, les visages oubliés, les livres jamais lus, les manquements comme les échecs. Et c’est peut-être justement ça, le plus douloureux.