Alvarez va interroger Mc Gregor
Il existe plusieurs manières d’entrer en contact avec un suspect pour l’interroger. On peut prendre rendez-vous par téléphone, mais cette manière traduirait une certaine déférence. Un détective de la police préférera surprendre l’adversaire, par exemple en ville, sur les lieux du crime ou tout simplement à son domicile.
Le ciel découvrait par endroits d’immenses pans de ciel étoilé. Malgré les nuages et le vent glacé du soir, les pruniers annonçaient un renouveau tout proche. Ils s’apprêtaient à fleurir pour offrir aux jardins du Ciel infini leurs plus beaux ornements. Le lieutenant Alvarez se dit qu’il était bien trop vieux pour s’inscrire à un cours de yoga. Néanmoins, l’idée d’aller interroger Mc Gregor à la sortie de son cours lui plaisait. Il se dit, peut-être naïvement, que sa présence sur les lieux du crime pourrait mettre le suspect mal à l’aise. Une petite voix lui soufflait cependant de ne pas compter là-dessus, qu’il n’y avait aucune chance de mettre ce type mal à l’aise. Eh quoi ? Pourtant, il ne l’avait jamais croisé, ne savait même pas à quoi Mc Gregor ressemblait, alors d’où lui venait cette conviction que l’astuce de la surprise ne marcherait pas ?
Avant que ne sonnent huit heures du soir, Alvarez alla fureter du côté du pavillon d’or dont les fenêtres brillaient doucement au crépuscule. Malheureusement, celles-ci étaient couvertes de stores opaques pour protéger l’intimité des cours de yoga. Non pas qu’Alvarez fût un voyeur. Voir toutes ces femmes prendre des positions étranges ne l’aurait de toute façon pas intéressé. Il aurait voulu regarder travailler Mc Gregor, et comprendre intuitivement à qui il allait avoir affaire. La voix douce et mielleuse du professeur de yoga lui parvenait comme un murmure indistinct couvert par le vent. Alvarez et le sergent attendaient patiemment que le cours se termine, s’apprêtant à interroger Mc Gregor avant même qu’il n’ait eu le temps de se changer. Lorsque la grêle se mit à tomber.
« Mince, fit Barclay dont les cheveux ruisselaient déjà. Le porche ne nous protège même pas.
— Trop étroit ! constata Alvarez.
Sous le fracas de la grêle, les deux policiers ne remarquèrent pas la fin du cours. La porte s’ouvrit et les trois jeunes femmes qui voulaient sortir stoppèrent net au seuil de la porte.
— Oh ! Bonsoir mesdames, je suis le lieutenant de police Alvarez, et voici le sergent Barclay, nous aimerions vous poser quelques questions.
— C’est vraiment nécessaire ? fit une voix d’homme dans le couloir. Ce sont mes clientes, vous ne trouvez pas exagéré ?
Celui qui venait de parler était un homme d’une quarantaine d’année, droit et mince comme la plupart des yogis, grands, cheveux court poivre et sel et semblant tout à fait à l’aise dans son corps comme en toutes circonstances.
— Cela ne sera pas long, fit Barclay, je vous prie de retourner à l’intérieur, mesdames, de toute façon vous ne voulez pas être trempées comme nous, n’est-ce pas ?
Ruisselants comme des soupes et un peu patauds, les deux policiers ôtèrent leurs pardessus pour se mettre à l’aise et les posèrent sur deux chaises sous les yeux irrités pour la circonstance du professeur de yoga.
— Vous êtes bien monsieur Mc Gregor ?
— Oui. Ça, on ne peut pas le nier. En quoi puis-je vous être utile ?
— J’aimerais vous poser des questions, en tête à tête si c’est possible.
Pendant que Barclay interrogeait les trois femmes, le lieutenant et Mc Gregor discutèrent dans les vestiaires étroits. Alvarez ne sut si cela provoqua mécaniquement une sorte de complicité ou si la situation n’alimenta pas une sorte de rapport de force.
— Faites attention à ne pas mouiller cette paroi. Elle est confectionnée à base de papier, selon des méthodes ancestrales. Et puis, s’il vous plait, enlevez vos chaussures lorsque vous devez marcher sur le tatami.
— Ah ! Oh ! Oui, excusez-moi, fit le lieutenant, penaud de se retrouver dans le rôle de l’importun, d’autant que debout depuis l’aube, Alvarez commençait à sentir des pieds.
— Suite au crime qui a eu lieu sur votre propriété, j’ai besoin de savoir ce que vous faisiez dans la nuit du 12 au 13 avril ? poursuivit Alvarez.
— Ah, ah !! Oui, je comprends. Vous devez interroger toutes les personnes susceptibles d’avoir un lien quelconque, n’est-ce pas. Mes jardiniers et ma secrétaire m’ont mis au courant. Ma foi, je crois que le soir du 12, j’ai donné un cours de yoga, comme ce soir.
— Les trois personnes qui sont là ce soir étaient-elles présentes le douze ?
— Oui, avant-hier, il y avait Martina et Alexa, mais Cristine était absente.
— Y avait-il d’autres élèves ?
— Un certain Gustave, c’était la deuxième fois qu’il venait.
— Pourriez-vous me laisser le numéro de téléphone de ce monsieur Gustave
— Hem, non. A quel titre ? Je ne vais tout de même pas vous donner les numéros de mes clients ! s’insurgea Mc Gregor.
— Alors vous aurez ma visite plus souvent, rétorqua Alvarez.
— Mmh ! Venez aussi souvent que vous le souhaitez, du moment que vous n’interrompez pas nos séances.
— Vous avez terminé votre cours à quelle heure le jour du crime ?
— A vingt-deux heures, comme aujourd’hui.
— Et qu’avez-vous fait ensuite ?
— Je suis rentré chez moi.
— En voiture ?
— Oui, oui, en voiture.
— Directement ?
— Non, j’ai fait un tour pour traverser le centre-ville. J’aime conduire la nuit.
— Quelqu’un pour confirmer votre alibi ?
— Non, je ne crois pas, mais je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet. Je n’ai tué personne après tout.
Alvarez s’éclaircit la voix, éternua, s’excusa.
— Pardonnez-moi si je vous parais un peu indiscret, mais tout le monde sait que vous êtes un homme fortuné. Pourquoi donnez-vous des cours de yoga ? Ce n’est pas pour l’argent je suppose ?
— Vous supposez bien lieutenant. J’aime rencontrer d’autres gens, des personnes issues d’autres milieux que le mien.
— Vous voulez dire d’autres femmes ?
Visiblement irrité, Mc Gregor soupira sans daigner répondre. Alvarez insista du regard.
— En quoi une telle information ferait avancer votre enquête ? demanda le millionnaire.
— Bah, je ne vais tout de même pas vous expliquer ! Vous êtes suffisamment intelligent, Mc Gregor pour voir où je veux en venir.
— Oui, mais non. fit-il laconiquement. Je ne suis pas victime de pressions ni de chantage,
— Soit, mais sachez que je ne vous crois pas.
— Vous croirez qui vous voudrez, fit le millionnaire en haussant des épaule. Mais n’oubliez pas que votre travail consiste à recueillir des preuves.
Alvarez se mordit la langue. Il avait manqué encore une fois une occasion de se taire et se mit presque à rougir. Il enviait parfois l’appoint dont faisaient preuve certains de ses collègues et trouva le silence qui s’ensuivit d’autant plus insoutenable que la grêle avait cessé de tomber.
— Hem ! Oui, évidemment. Cela ne m’empêchera pas de vous demander encore une fois : êtes-vous ou avez-vous été victime d’un chantage ?
— Non.
— Au fait, connaissez-vous des personnes d’origine asiatique dans votre entourage ? demanda le lieutenant pour changer de sujet.
— Oui, j’ai des amis d’origine chinoise qui tiennent une Galerie d’art oriental en ville. Est-ce que cela a un rapport avec le meurtre ?
— La victime semble être d’origine chinoise. Si vous entendez parler de la disparition d’une telle personne … ?
— Non, pas à ma connaissance. Maintenant, excusez-moi, j’aimerais pouvoir me changer. Non pas que mon épouse s’inquiète, ce n’est pas son genre. Tout simplement, je suis fatigué et je veux rentrer chez moi.
— Bien entendu. Je vous demanderai seulement de ne pas quitter la ville le temps de l’enquête.
— Pas de problème.
Le sergent Barclay surgit de la pièce voisine. Il semblait sous le charme. Aucunement stressées, les trois jeunes femmes étaient même plutôt amusées, ce qui chiffonna Alvarez qui lança un regard sombre à Barclay.
— Venez, sergent ! On a tout un tas de paperasserie à remplir. Bonne soirée, mesdemoiselles, et surtout soyez prudentes en traversant le parc.
Cette fois-ci, c’est le sergent qui rougit. Ce qui fit naître un sourire en coin sur le visage du lieutenant de police Alvarez.
— Allons, sergent ! Reprenez-vous ! fit-il tandis que les deux hommes s’enfonçaient dans l’obscurité des jardins du Temple du Ciel Infini.
(Fin du chapitre cinq, peut-être)
****
Comme je l’indiquais récemment, j’ai éprouvé le besoin d’écrire une liste de mes personnage. Ce matin, j’ai eu l’honneur d’accompagner quelqu’un pour ses examens médicaux. L’hôpital ressemble à une ville dans la ville, avec son système de parking payant. Toutefois, comme je l’imagine chaque lundi matin, un flot incessant de voitures pénètres sur le terrain de l’hôpital et les places sont rares. Après avoir déposé mon passager, j’ai finalement trouvé une place étroite entre une Seat et une Ford, si étroite que si j’avais voulu sortir de la voiture, il m’aurais fallu avancer un peu l’Audi sur la voie de passage pour libérer la portière. Je me suis donc résolu à ma prison en attendant la fin de la visite et je me suis mis à imaginer un autre personnage : L’archi-détective.
L’archi-détective Smith !
L’archi-détective Smith est une sorte de supra détective, une anti-figure tutélaire, un mort-vivant, ancêtre de tous les détectives passés ou à venir. L’archi-détective Smith enquête sur le lieutenant Alvarez, le considérant comme suspect dans l’enquête, jetant sur l’histoire une nouvelle lumière, ou plutôt une nouvelle ombre, car chaque nouvel indice, loin de nous rapprocher de la vérité, pourrait très bien être voulu pour nous en éloigner et nous désorienter. Véritable indice ou fausse piste ? Nul ne le sait ! Tout information peut nous faire plonger toujours plus profondément dans la folie du lieutenant Alvarez et jeter un doute sur son innocence.
Le lieutenant Alvarez, nous l’avons vu, est âgé, environ 75 ans, la peau déjà parcheminée, les joues pendantes, le nez gris, mais l’archi-détective, en comparaison, est agonisant, sur le seuil de la mort. L’intelligence et la folie de l’archi-détective sont largement supérieures à celle du lieutenant, ce qui ne présage rien de bon pour notre histoire. On ne le verra apparaître qu’à deux reprises. Il est ridiculement petit, presque momifié, néanmoins, sa position dans la hiérarchie de la police est comparable à celle d’un chef de mafia. Une escorte d’officiers de police en uniforme l’accompagne sans cesse, veillant à son bien-être (difficile à satisfaire) et à sa sécurité, y compris parmi ses subalternes. Il ne se déplace qu’à l’aide d’un fauteuil roulant électrique. Nous ferons sa connaissance plus loin dans les chapitres suivants.
Source de l'image ci-dessus : https://www.etsy.com/fr/listing/1014119016/utagawa-hiroshige-lieux-celebres-de

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