Journal - 27 mars 2026 - Le chapitre trois du roman policier

Chers lecteurs. Je vous prie de me pardonner cette longue absence. Nous avons eu un déménagement un peu compliqué. La maison au milieu des champs et des bois appartient désormais à quelqu'un d'autre. Pour moi, elle appartient au passé. La vie n'y était pas très facile, mais ces dix-sept années passées dans cette sorte d’ermitage m'ont énormément appris. Je suis à présent de retour à ma "table de travail". Le chat est allongé à côté de moi et dort. 

 Voici la suite

 

CHAPITRE TROIS

 

La cigarette que fumait Nestor Estebar dégageait une fumée dont l’âcreté dérangeait passablement le policier dont les mouchoirs en papier commençaient à gonfler les poches de son imperméable.

« Puis-je vous demander d’éteindre ? suggéra Alvarez en s’efforçant de sourire aussi gentiment qu’il put … je souffre d’allergies multiples.

— Ah, heu oui, excusez-moi, fit le mexicain embarrassé.

— Que faisiez-vous hier entre dix-huit heures et une heure du matin ?

— J’étais chez moi, répondit Estebar.

— Quelqu’un peut-il le confirmer ?

— Mh mh ! fit-il de manière vaguement affirmative.

— Puis-je connaître votre adresse et l’identité de la personne qui vous accompagnait ? »
Le jardinier soupira et se contenta de ne pas répondre.

Le lieutenant n’eut pas plus de succès avec l’autre jardinier. Installé à une petite table sous le porche du pavillon du jardinier-architecte Huan, le lieutenant Alvarez avait les plus grandes difficultés à tirer les vers du nez des deux jeunes hommes Nestor Estebar et Pasqual Herrera. Ils ne semblaient pouvoir répondre que par des monosyllabes ou des haussements d’épaules. Ce n’est que lorsque Huan lui expliqua que la plupart d’entre eux étaient embauchés au noir que le lieutenant comprit le problème.

« Je me contrefiche de la manière dont vous avez été embauchés, s’énerva Alvarez. Mais il y a eu mort d’homme. En ce qui concerne votre situation illégale ici, je vous promets que moi et mes hommes ne vous ferons aucun souci, en contrepartie, j’exige de vous un minium de bonne volonté. Alors s’il vous plaît, dites-moi où vous étiez cette nuit. Nous avons besoin de vérifier les alibis de chacun.

Estebar sembla rassuré ou fit semblant, quant à Herrera, il gardait ce regard sombre et rempli de défi.

« Vous avez beaucoup de respect pour la personne qui vous a embauché, je parie, fit Alvarez en interrogeant Herrera. Mais le visage du jeune mexicain resta de marbre. Le policier se demanda s’il s’agissait seulement de ses propres perceptions ou si le Mexicain se montrait vraiment réfractaire. Lorsqu’ils finirent par s’exprimer, les deux hommes affirmèrent tous deux qu’ils dormaient du sommeil du juste à leur domicile. La sergente Jones appela immédiatement les épouses des deux jardiniers qui confirmèrent leurs dires.

— Et la personne qui vous embauche ? L’avez-vous vue hier ?

— Oh, Erwin Mc Gregor, le patron ? Il vient ici plutôt le soir, vers dix-huit heures. Alors, nous hein, on est déjà rentré chez nous. »

Mc Gregor ? Erwin Mc Gregor était un homme connu pour sa fortune personnelle. Alvarez se demanda quel intérêt avait cet homme à posséder un parc ouvert au public et qui ne devait pas vraiment contribuer à sa fortune.

« Pourquoi si tard ? Le parc ferme à dix-sept heures, non ?

— Oui, mais c’est Huan qui surveille le travail. 

— Vous, Huan et ce Mc Gregor, je parie que vous faites une équipe remarquable, suggéra Alvarez sans donner l’air de plaisanter. Le jeune Mexicain fit une mine presque choquée qui semblait exprimer tout le contraire. Sa frustration était palpable.

— Bon ! Je vois, il vous paye mal et vous n’avez pas de droit de séjour ici, aux États-Unis, où les lois protègent les riches, et ça vous complique l’existence, n’est-ce pas ?

 L’ouvrier ne répondit pas, mais son visage semblait approuver les propos du policier.

 

****

 

Ce fut au tour de l’architecte Huan d’être interrogé. De la silhouette du vieil homme qui se présenta devant Alvarez émanait une force étrange. Parmi tous les profils psychologiques que le policier avait rencontrés au cours de sa carrière, aucun ne l’avait impressionné de prime abord, mais ce vieillard semblait surgir d’un lavis antique, de l’un de ces paysages peints à grands renforts d’eau et d’encre de Chine. Et bien qu’il ne fût vêtu que d’une cotte de travail ordinaire, toute son attitude racontait une histoire très différente. Alvarez se leva même pour le saluer avec respect. L’homme le salua en retour.

— Asseyez-vous ! proposa Alvarez

— Oh, non merci ! Je n’ai pas très envie de m’asseoir. Pourrions-nous bavarder en marchant ? proposa le vieux Chinois. Voyez-vous, cela fait bientôt douze ans que je travaille dans ce parc. C’est un peu ma seconde peau. Je ne serais plus rien sans mes jardins.

— Vous habitez ce pavillon ?

— Tout-à-fait, mais ce n’est que pour y dormir et me restaurer. Le reste du temps, je jardine.

— Également le soir, une fois la nuit tombée ?

— Non, bien sûr. Hier soir, je suis rentré vers dix-neuf heures, la nuit tombait, le temps de me laver, de me préparer à manger … à vingt-et-une heures j’étais déjà au lit. »

 

Des perspectives s’ouvraient au fur et à mesure que le lieutenant et le jardinier descendaient la sente faite de dalles inégales, comme au travers d’un décor de théâtre aux accents orientaux. Depuis la rue, hormis l’entrée officielle, Alvarez avait eu l’impression d’un terrain abandonné et envahi par la végétation. Une fois à l’intérieur, une suite de décors très soignés s’ouvrait à lui comme un jeu d’illusion.

Le lieutenant Alvarez avait bien du mal à savoir ce que pensait cet homme affable derrière ses grosses lunettes. Il parlait peu, s’essuyait le visage, ou le haut du crâne qu’il avait chauve à l’aide d’un gros mouchoir à pois. Il ne semblait pas se soucier qu’un policier marche à ses côtés, ni quel objectif poursuivait le lieutenant avec ses questions et ne semblait intéressé que par le jardinage.

— Connaissez-vous les lavis de Sesshu ? demanda Huan.

— Sesshu ?

— Oui, Sesshu Toyo, Un moine zen du quinzième siècle. Il peignait à l’encre. Des paysages de montagnes, des lacs, de la neige. Comme dans la peinture chinoise, je veux dire avec des plans successifs entrecoupés de vides représentés par l’eau et les nuages. Les paysages de nos jardins font eux aussi appel à ces techniques. La succession de différents plans. Vous voyez ces pins taillés au premier plan ? Et plus loin, cette étendue d’eau, plus loin encore, la ligne des arbres où des sentiers suggèrent d’autres mondes, d’autres univers. Vous voyez ? Le peintre utilise les mouvements de sa brosse pour imprimer un sentiment, la force, la détermination. C’est très zen. Vous voyez, ces lignes abruptes. Elles répondent aux formes plus douces et plus arrondies de la végétation.

— Fascinant !

— Cette lanterne a été placée sur l’eau. Elle semble flotter. Sa forme répond à celle de l’immeuble situé au-dessus, mais légèrement de biais. Cet immeuble a la même forme verticale. Au-dessus de la ligne des arbres, vous avez cet autre toit qui dépasse, mais qui semble plutôt allongé. Vous voyez ? La lanterne permet de créer une triade. Les deux toits qui dépassent sont parfaitement intégrés au jardin.

— C’est un… lilas ? demanda Alvarez hésitant.

Au mot lilas, le jardinier se figea, comme choqué par ce que je venais de dire.

— Oh non ! fit-il, rien à voir. Ce n’est pas du tout un lilas. Vous n’y êtes pas. C’est un Camélia Sasanqua.

 

Les deux hommes empruntèrent une passerelle rudimentaire. Le ruisseau qu’elle franchissait avait gonflé durant la nuit et semblait presque rugir. La sente s’enfonçait dans un bois qui évoquait plutôt une forêt.

— C’est bien d’une forêt dont il s’agit, affirma Huan comme s’il avait lu dans les pensées du lieutenant. Ce sont des Cèdres du Japon, plantés là il y a déjà plus de soixante ans. Le terrain que vous voyez ici est un hummus qu’on ne pourrait pas obtenir, même en dix ans. La plupart des micro-organismes, des insectes et des champignons qui y prospèrent ne se rencontre que dans d’anciennes forêts. Nous n’y intervenons surtout pas. Aussi, je vous demanderais de rester sur le chemin et de ne pas marcher entre les arbres.

— Et ça ? demanda le lieutenant en désignant un objet long et métallique.

— Bon sang ! fit le jardinier visiblement énervé. Attendez-moi là !

Le vieil homme fit quelques pas dans la couche d’hummus gorgée d’eau, prêt à se saisir de barre-à-mine.

— Je vous ordonne de ne pas y toucher ! fit l’inspecteur. C’est une pièce à conviction. Nos hommes vont venir la prélever. Je sais que cela vous chagrine, mais nous devons procéder ainsi. Si vous touchez à cet objet, vous devrez y répondre devant la loi.

Le jardinier se retourna très lentement. Alvarez aurait juré lire une rage contenue sur le visage de l’architecte.

— La loi ! fit Huan en haussant des épaules.

 

Tout entier enfermé dans sa colère, tandis qu’ils remontaient le sentier, le vieux chinois ne jeta pas un regard vers le policier. S’il l’avait seulement observé, peut-être aurait-il perçu le malaise que ressentait Alvarez, beaucoup plus troublé qu’il ne l’aurait souhaité par une certaine coïncidence.

« Et puis zut ! se dit-il, Ce n’était rien d’autre qu’un cauchemar. »

 

Fin du chapitre trois 

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