Journal - Samedi 30 mai

Au centre-ville. À nouveau cette impression en attendant un bus qui ne vient pas, une impression presque dérangeante de pouvoir côtoyer, le temps d’une étincelle, toutes ces vies, toutes ces existences si profondes, lointaines, compliquées ou simples, certainement si différentes de la mienne (mais tellement semblables) que je ne suis pas sûr de pouvoir les comprendre, si diverses, pauvres ou riches en expériences, en bonheurs ou malheurs diverses, qu’on ne saurait affirmer pour sûr qu’un sourire ne cache pas un profond désespoir ou qu’un visage fermé ne dissimule pas une extase silencieuse. Était-ce l’effet d’avoir séjourné longtemps seul ? La foule m’enivre et m’effraie, en même temps. Elle m’attire et je l’exècre. Une foule faite de feu et de glace, de prétentions, de petites arrogances, de sympathies, de respect et de peurs, de cordialité et de défiances. En même temps. Je ne sais plus qui a écrit ou dit que l’humanité était une psychothérapie de groupe qui a échoué.


On ne peut pas marcher comme si on était seul. On ne peut pas faire semblant de ne pas avoir de visage. Le bus arrive. C'est toute la ville qui semble être montée dans ce bus. Et nous voilà, Varsoviens, qui traversons la Vistule, avec toutes nos humeurs, nos éclats de voix, nos parfums bons ou mauvais, mêlées l’espace d’un samedi après-midi, que le grand fleuve emportera lentement et sûrement, en tout cas très loin là-bas vers la Baltique et où viendront jouer les mouettes et les fous de Bassan.

Je retrouve le calme apaisant de la cour de l’immeuble.
Il a plu et c'est bien.

Journal - Mercredi 27 mai - Compter de un à dix


 Installé sur le balcon, le chat surveille le moindre mouvement de l’air.

Je compte mes respirations. De un à deux, puis en décomptant, deux, un. Puis de un à trois, et en décomptant de trois à un, et ainsi de suite jusqu’à dix. Ce simple exercice augmente très vite la concentration et la présence d’esprit. Une fois accompli vos comptes et vos décompte, vous contemplez sans plus y penser « les mouvements de l’air », les sentiments que l’air véhicule, comme le chat, avec parfois des graines de pissenlit, ou des poussières venues d’on ne sait où. Les choses circulent en boucle, rien jamais ne s’arrête.

On entend le merle qui s’est posé à portée du regard, plus loin l’écho d’un pigeon ramier, les ambulances, le brouhaha de la grande ville. Installé sur le balcon, le chuchotement immense du ciel. Les terres et les routes, les rivières et les collines s’étendent sans limite. Plus loin, vers l’Est, la grande plaine d’Europe, ses forêts de pins à n’en plus finir, ses vastes étendues de bouleaux qui s’étendent jusqu’à l’Oural. De l’autre côté, vers l’Ouest, des paysages de champs et des autoroutes s’étendent jusqu’à l’Atlantique, plus loin encore, l’océan, vaste étendue ridée et sombre où le soleil n’est pas encore levé. Nos frontières, où sont-elles ? Les frontières, si elles existent, fictions de nos imaginations fertiles, nées de nos peurs, de la crainte se voir piller nos précieuses vies. Les frontières elles-mêmes se déplacent très lentement en courbant la tête, à la manière les lacets desséchés des grands fleuves au gré des crises et des récits morts, imaginés au fil des siècles, mais dont on a oublié depuis longtemps la motivation première.

En-deçà de l’illusion du langage, il n’y a plus qu’un ciel noir à l’extérieur et à l’intérieur, un ciel noir pour qui n’a plus les mots pour se raconter. Alors oui, nous avons peur et nous nous dressons des palissades pour échapper au vertige, pour nous assurer que nous avons des limites. Les limites nous définissent. Les frontières nous limitent pour que nous n’ayons pas à craindre d’incarner des dieux. Mais dans l’espace du ciel noir, berceau de toute chose, où sont les frontières ? Pourquoi nous attacher plus longtemps à ces artefacts ? La conscience surgit comme une herbe au-dessus du courant. Elle fabrique des vagues d’existence.

Installées sur le balcon, les étoiles naissent et meurent, brèves lueurs dans un ciel éternel. Tout va bien.

Le merle s’est envolé un peu plus loin. Le chat a tourné soudainement la tête, puis, tranquillement, a poursuivi sa toilette.

Journal - Mercredi 20 mai 2026 - compter de un à neuf

Dernièrement, un merle chante entre nos immeubles. Il chante la solitude des lieux, les variations de la lumière entre deux nuages.

Assis sur le balcon, je me suis pris de passion pour le sudoku. La règle est simple et les niveaux de difficulté variables. J’utilise une appli où j’ai découvert plusieurs stratégies pour remplir ma grille, par exemple, quand, dans la ligne, la colonne et le pavé de la case vide à remplir, il ne manque plus qu’un seul chiffre, c’est ce chiffre-là qu’il faut placer. Il faut juste savoir compter de un à neuf. Avec l’habitude, les yeux et le cerveau repèrent immédiatement les chiffres manquant dans cette suite.

Lorsque le niveau devient plus complexe, ces techniques ne suffisent plus. Heureusement, les applis ont toutes un mode « crayon ». Vous pouvez noter par exemple les chiffres probables lorsque aucun indice ne vous permet de décider s’il faut placer un sept ou un deux par exemple. Vous pouvez aussi utiliser ce mode crayon pour noter les chiffres interdits. Cela exige une réflexion un peu plus poussée, mais dans l’ensemble, lorsque vous avez trouvé, vous vous rendez compte que ce n’était pas si difficile.

Il est tard et ma grille de sudoku n’avance pas. Comme j’ai les yeux embrumés, les chiffres se mêlent dangereusement, alors je renonce à la satisfaction superficielle de finir la partie.

Le merle continue son chant solitaire entre les immeubles vides. Je sais très bien que les immeubles ne sont pas réellement vides (certaines pièces sont même éclairées), mais comme je n'en connais pas les habitants, ces grandes façades pourraient aussi bien être des gorges de montagne, ou des canyons. L'antenne, là-haut, ressemble à un pin solitaire. Il commence à faire sombre. Concentrés sur le monde étroit de leur bulle, des millions de gens jouent à d'autres sudokus, parfois des sudokus plus insensés que le mien, des sudokus géants où ce sont des personnes que vous placez ici ou que vous effacez là.


Le monde tel que nous le connaissions franchit à présent cette limite indicible qui sépare le jour de la nuit. Le merle ne le sait pas et continue son chant.