Varsovie - Samedi 14

 En promenade avec Béniou le chat. Malgré la laisse, je crois que c’est lui qui commande. Les sorties avec Béniou ressemblent à des aventures très minuscules. Au pied des grands immeubles, les gens ouvrent des yeux ronds parce qu’au bout d’une laisse, ils s’attendraient plutôt à voir un chien. Minou ! Minou ! Comment vous faites ? Il a l’air si sage ! C’est parce que c’est moi qui lui obéit, je réponds. En se cachant derrière les buissons, on longe la cour déserte de la maternelle. Béniou voudrait bien passer sous la grille, mais je dois l’en empêcher. Je crois qu’il est attiré par les volatiles (la cour de l’école maternelle est pleine de verdure). Lorsque les passants ou les voitures surgissent nous courons très vite dans l’autre sens. Je m’efforce de ne pas courir comme un ours parce que Béniou me prendrait pour un prédateur. S’il paniquait, je ne suis pas sûr que le fin harnais tiendrait le coup. Un oiseau minuscule nous a repéré et donne l’alerte avec un bruit répété, un bruit sec et agressif, comme le bouchon d’un tac-tac, mais beaucoup plus rapide, suivi parfois d’une note fluette. Il cherche à protéger son nid. Enfant, je jouais au tac-tac dans la cour de l’école. Deux boules attachées à un fil qui rebondissaient l’une contre l’autre. Je trouvais ça tellement fascinant ! Mes copains aussi. On se le prêtait pour savoir qui ferait le plus de tacs. Il y en avait toujours un plus fort que moi. Je n’ai jamais eu de chance pour gagner.

 Quelques gouttes éparses tombent du ciel gris. Cela ne décourage pas Béniou. Si je l’écoutais, il m’emmènerait jusqu’au zoo de Praga. Cette fois, c’est moi qui décide de rentrer. Nous découvrons même le plaisir de l’ascenseur.

Journal - Jeudi 4 juin

 Aujourd’hui, c’est la Fête-Dieu, (Boże Ciało en polonais). Nous fuyons Varsovie pour aller à la campagne. Notre route passe devant des églises pleines comme des œufs. Dans l’un des villages traversés, c’est probablement tous les habitants qui se sont réunis tant il a de monde devant la vieille église de bois. Ils ont formé une longue procession colorée (la route est parsemée de pétales de fleurs).

Les paroissiens se sont mis sur leur trente-et-un et portent des vêtements noirs, très blancs, et gris. La procession est menée par trois individus proéminents, un peu rougeauds, cheveux courts. C’est curieux comme ils se ressemblent. Chacun des trois est vêtu d’une étole blanche et dorée étonnamment riche en détails, qui ne semble être sortie que pour l’occasion, et porte un étendard où sont représentées j’imagine les figures saintes. Mais nous passons trop vite. C’est Gasper qui conduit, alors impossible d’observer tout en détail.

En France, la Fête-Dieu n’est pas un jour férié. La cérémonie est reportée au dimanche suivant. Je me souviens d’avoir pu contempler une carte postale représentant une telle procession en Normandie. Sur l’image, mon grand-père figurait en bonne place à côté du prêtre. Mon grand-père était un homme pieux. Il se décoiffait et se signait devant chaque crucifix qu’il croisait sur son chemin. Rien d’étonnant à ce que je le retrouve sur l’une de ces photos.

Ces chasubles et ces effigies dressées haut devant les fidèles m’évoquent le monde un peu ridicule et poussiéreux du XIXe siècle, un vieux film noir et blanc, un conte de fées auquel je ne suis plus capable de croire tant il a été dévoyé au cours des siècles, tant ses messagers n’incarnent plus le message qu’ils sont censés porter. Pourtant, la foi de mon grand-père était aussi tangible que la terre qu’il cultivait. Je n’ai aucun doute que ses actes, ses paroles et ses pensées étaient alignés. Il trouvait normal d’aider son prochain. Il accueillait régulièrement des gitans sur ses terres. Durant la guerre, il avait caché quelques personnes pour leur éviter d’être envoyés en Allemagne au travail forcé.

Alors, lorsque je vois ces foules endimanchées, cette fraîcheur et ce festoiement me surprennent parce que toutes ces couleurs contrastent avec ma vision des choses. Sans aucun doute, parmi les fidèles se trouveront des personnes sincèrement animées par la foi. Néanmoins, nul ne m’empêchera de croire que la véritable foi n’a pas de religion. La bonté est un trait intrinsèquement humain qui n’aura jamais besoin de prêtres ou d’Églises quelles qu’elles soient.

La voiture file dans les lacets parmi les champs. Dieu merci, malgré toute cette grisaille, il ne pleut pas encore.

Journal - Samedi 30 mai

Varsovie. Le centre-ville, avec ses grattes-ciels dernier cri qui se dressent comme de gigantesques miradors autour du fameux Palais de la Science et de la Culture, le monument "offert" au Polonais par Staline après la seconde guerre mondiale

À nouveau cette impression en attendant un bus qui ne vient pas, une impression presque dérangeante de pouvoir côtoyer, le temps d’une étincelle, toutes ces vies, toutes ces existences si profondes, lointaines, compliquées ou simples, certainement si différentes de la mienne (mais tellement semblables) que je ne suis pas sûr de pouvoir les comprendre, si diverses, pauvres ou riches en expériences, en bonheurs ou malheurs diverses, qu’on ne saurait affirmer pour sûr qu’un sourire ne cache pas un profond désespoir ou qu’un visage fermé ne dissimule pas une extase silencieuse. Était-ce l’effet d’avoir séjourné longtemps seul ? La foule m’enivre et m’effraie, en même temps. Elle m’attire et je l’exècre. Une foule faite de feu et de glace, de prétentions, de petites arrogances, de sympathies, de respect et de peurs, de cordialité et de défiances. En même temps. Je ne sais plus qui a écrit ou dit que l’humanité était une psychothérapie de groupe qui a échoué.


On ne peut pas marcher comme si on était seul. On ne peut pas faire semblant de ne pas avoir de visage. Le bus arrive. C'est toute la ville qui semble être montée dans ce bus. Et nous voilà, Varsoviens, qui traversons la Vistule, avec toutes nos humeurs, nos éclats de voix, nos parfums bons ou mauvais, mêlées l’espace d’un samedi après-midi, que le grand fleuve emportera lentement et sûrement, en tout cas très loin là-bas vers la Baltique et où viendront jouer les mouettes et les fous de Bassan.

Je retrouve le calme apaisant de la cour de l’immeuble.
Il a plu et c'est bien.