Journal - 5 janvier 2026

 

Dernièrement, je me suis souvenu de la voix un peu nasillarde du vieux docteur Eisler lorsqu’il m’appelait du bas de l’escalier pour que je lui rende un service ou un autre. Avec son fort accent autrichien, il avait énormément de mal à prononcer mon prénom. Je devais avoir dans les vingt-deux ou vingt-trois ans. À cette époque, je me rendais parfois à Londres parce que Denise s’occupait d’un vieux monsieur et souhaitait donc que je la remplace pour les vacances.

Mon premier séjour eut lieu en hiver. J’avais pris un bus à Caen pour le ferry de Ouistreham, puis le train jusqu’à Londres. À la gare de Victoria, je pris même un « mauvais taxi » que me proposa un chauffeur d’origine indienne qui guettait les voyageurs naïfs dans le hall de la gare. Il me montra la couleur jaune de son taxi en disant : « Taxi jaune, comme à New-York ! » La police, qui veillait au grain, l’arrêta dès que la voiture quitta la gare et c’est seulement alors que je compris mon erreur. Première impression de Londres, celle d’avoir failli me faire plumer.

Le taxi, une authentique Austine FX4 de couleur noire cette fois, me déposa le soir devant la porte. Ce vieux monsieur n’était autre que le docteur Paul Eisler justement. Il demeurait à Exeter Road depuis des temps immémoriaux dans le quartier de West Hamstead. (J’ai eu besoin de consulter la carte de Londres récemment pour m’en souvenir. Il m’a fallu errer longtemps du regard parmi des noms de rues inconnues jusqu’à ce que je me souvienne que l’avenue principale passait sous les rails du métro à cet endroit, un détail qui m’a permis de fil en aiguille de retrouver la station de métro, puis la rue).

La maison du docteur Eisler me parut immense. C’était l’une de ces villas londoniennes traditionnelles en briques rouges, dont les pignons s’alignent tout au long des rues comme autant de copies dupliquées du même modèle. C’est Françoise, la sœur de Denise qui m’accueillit alors. Elle me présenta le vieux docteur à la silhouette ramassée, un visage rond et souriant affublé de grosses lunettes qui devait être encore à la mode dans les années soixante-dix. Je ne pouvais pas rêver d’un accueil plus amical. On m’offrit le café. À droite de l’entrée trônait un vieux modèle de radio sous une cloche de plexiglas, la première radio à circuit imprimé au monde. Le lendemain, Françoise m’expliqua mon job qui n’était pas très difficile et avait l’avantage de m’offrir beaucoup de temps libre. Je devais tout simplement faire les courses, préparer les repas, faire le ménage et assurer une présence auprès de monsieur Eisler. De temps en temps passait une infirmière. Monsieur Eisler semblait se porter assez bien pour son âge. Il n’était pas grabataire et parvenait encore à travailler dans son atelier où il tentait de mettre au point de nouveaux types de batteries électriques. Son petit déjeuner consistait en un thé et un porridge accompagné d’un kiwi. Je devais toujours confectionner la même soupe. Le docteur semblait l’apprécier, comme il appréciait ma manière de cuisiner. « Vous devriez ouvrir un restaurant ! » m’avait-il dit un jour. Je crois qu’il s’agissait plus de gentillesse que de cuisine. Ma cuisine n’était certainement pas très diététique et je me suis souvent demandé parfois si je n’avais pas contribué alors à augmenter son taux de cholestérol. J’avais tendance à préparer beaucoup de plats à base de fritures. Aujourd’hui, je n’oserais même pas m’imposer un tel régime. Le docteur Eisler s’assoupissait rapidement dans l’immense fauteuil de son bureau pour faire sa sieste. Je logeais dans l’une des chambres de l’étage. Le rez-de-chaussée comportait le séjour avec une cuisine ouverte, une salle de bain et des toilettes, le bureau du docteur, sa chambre, un atelier et tout au fond un jardin d’hiver derrière lequel s’étendait une petite pelouse séparée par des murs des terrains avoisinants. Lorsque je venais y travailler en été, j’allais fumer dans le jardin d’hiver ou méditer sur la pelouse. De temps en temps, le soir, alors que je restais assis et immobile, un hérisson me passait sous le nez.

Au docteur, il arrivait de vouloir converser. Malgré la barrière de la langue (mon anglais laissait à désirer tandis que le docteur parlait dans un anglais parfait, mais toujours avec l’accent autrichien), il me parla un peu de sa vie. Malheureusement, j’en ai oublié beaucoup de détail, et j’ai passé en revue les différentes biographies disponibles sur le Web pour vous les résumer ici. En 1930, alors qu’il venait d’obtenir son diplôme d’ingénieur, les organisations nationalistes antisémites l’empêchèrent de trouver un travail à Vienne. A un moment donné, il trouva un petit travail chez un imprimeur (cet épisode chez l’imprimeur a son importance pour la suite). Mais c’est auprès d’une compagnie britannique de Belgrade qu’il commença à exercer son métier d’ingénieur, à la société Gramophone. Il fut chargé de résoudre un problème de haut-parleurs sur les trains. Malheureusement étant donné l’effondrement des cours de la bourse, le client serbe ne put payer autrement qu’en nature sous forme de céréales. Par la suite, il parvint à obtenir un visa pour la Grande-Bretagne en 1936 en vendant ses brevets à des sociétés britanniques et alla habiter à Hamstead, et c’est là-bas qu’il inventa cette radio à circuit imprimé. A cette époque, Paul Eisler parvint à faire exfiltrer des membres de sa famille juive restée en Autriche. La vie à Londres ne fut pas très facile pour lui et sa famille. Paul Eisler fut même emprisonné pour un temps sur l’île de Man en tant que ressortissant étranger d’un pays ennemi. Après sa libération en 1941, il finit par convaincre une entreprise de lithographie de Camberwell d’adopter son idée de circuits imprimés. Trop confiant, il signa son contrat d’embauche sans le lire et céda sans le savoir ses droits sur de futurs brevets. À l’époque peu d’entreprises comprenaient l’intérêt du circuit imprimé ou ne souhaitaient pas sortir des sentiers battus. En 1943, il déposa bien un brevet de circuits imprimés pour divers produits, mais il n’y eut aucune demande pour son produit jusqu'à ce que les Américains commencent à travailler sur la fusée de proximité pour abattre les roquettes V1, pour laquelle les circuits imprimés étaient indispensables. (Auparavant, le docteur avait refusé que ses inventions soient utilisées sur des armes). Son brevet fut alors utilisé sans aucune compensation par les américains. Après la guerre, le circuit imprimé connut un succès sans précédent, mais ne contribua jamais à enrichir son inventeur. Je me dis parfois que si Paul Eisler ne l’avait pas inventé, quelqu’un d’autre s’en serait probablement chargé, ce qui ne retire rien aux mérites du docteur qui, en bas des escaliers, voudrait que j’aille passer l’aspirateur dans sa chambre. Il tente plusieurs fois de m’appeler par mon prénom, inversant ici ou là des voyelles et des consonnes pour voir si cela marche, tel un internaute qui, ayant oublié son mot de passe, tente toutes les combinaisons possibles : « Lascap ? … Caslap ?… Pal… Pascal ? …»

En entendant mon prénom prononcé correctement, je me décidai enfin à réagir et, tel un prince, je faisais mon apparition en haut des marches, prêt à accomplir mon devoir. Aujourd’hui, j’ai particulièrement honte de m’être comporté ainsi en tournant l’un des plus brillants inventeurs du XXe siècle en bourrique. J’en rougis et j’en demande pardon à monsieur Eisler, à toute la Silicone Valley ainsi qu’au monde entier. Pourtant, à chacun de mes séjours chez lui, le vieux docteur n’avait cessé de m’accorder sa confiance, mais il était tombé sur l’âne que j’étais alors.

Bien des années plus tard, alors que j’allais prendre le bus pour Varsovie, je décidai de rendre une petite visite à Denise et à son mari Bruno. J’eus la bonne surprise d’y trouver Anne et Françoise que j’avais rencontrées plusieurs fois à Londres. Denise m’informa alors que le bon docteur était mort depuis plusieurs années déjà. Le docteur Paul Eisler s’est éteint en 1992, à l’âge de 87 ans. Aujourd’hui, aucun appareil électronique, aucun smartphone, aucun serveur ne pourrait fonctionner sans son invention.