Durant ce chapitre,
vous découvrirez certaines facettes de mes personnages ainsi que les différents
lieux où se déroule l’histoire. J’aimerais dessiner le parc en raison des
différents pavillons et sites qu’il abrite, mais je ne me suis pas encore mis
au travail. Un tel projet de dessin me paraît essentiel à maintenir la cohérence
des faits et gestes des suspects. Pour l’instant, le plan du parc n’existe qu’intuitivement
dans mon scénario. Peut-être le livrerai-je au lecteur un jour ou l’autre ?
Peut-être pas. Je trouve aussi intéressant de vous laisser vous perdre, cher
lecteur, non pas pour votre déplaisir, mais pour que vous compreniez mieux les
angoisses que peut éprouver le lieutenant Alvarez dans l’exercice de son dur
métier.
CHAPITRE QUATRE
Même fermée, la fenêtre à guillotine ne suffisait pas à étouffer le vacarme
d’une avenue très passante. Assis sur le seul fauteuil digne de ce nom au beau
milieu de son cabinet, le docteur Sylvester Norton arborait une minuscule paire
de lunettes rondes qui contrastait de manière ridicule avec l’immensité de son
visage. Dans la petite pièce encombrée de babioles et de livres flottaient l’odeur
âcre des oranges plantées de clous de girofle que les personnes d’une certaine
génération s’emploient à utiliser pour repousser les mites. À celle-ci se mêlait
le parfum de vieux garçon. Alvarez était
allongé sur une chauffeuse inconfortable. En effet, le meuble craquait et semblait
vouloir s’effondrer à chaque instant. Les émoluments du psychothérapeute
n’étaient pourtant pas minces, mais lorsque ses patients s’en plaignaient,
Norton rétorquait que le confort est une vue de l’esprit et que l’inconfort de la
chauffeuse faisait partie de la thérapie.
— Ainsi, vous avez peur à postériori… de vos cauchemars ?
— …à postériori ? Vous voulez dire une fois réveillé ? demanda le
policier.
— Oui, oui, oui…
— Mouais, peut-être !
— Cette histoire de bottes est très commune. Il arrive à chacun de faire
des choses par automatisme, puis d’oublier. À quel moment avez-vous remarqué
que vous les portiez ?
— Lorsque ce jardinier chinois a voulu ramasser la barre-à-mine. J’ai eu
cette impulsion de vouloir intervenir pour l’en empêcher, mais l’idée de me
mouiller les pieds dans cet humus gorgé d’eau a surgi dans mon esprit, et c’est
là que j’ai vu ces bottes en caoutchouc. Je ne me souviens toujours pas les
avoir mises.
— Mais si, forcément mon ami, vous les avez mises. Vous êtes cartésiens, ou
vous ne l’êtes pas ?
— C’est ce que j’aimerais croire. Parce qu’en retournant au porche du
pavillon, mes chaussures de ville y étaient, bien rangées sur le perron de la
porte.
— Eh bien ! Vous voyez ! Tout va bien. Et cette barre-à-mine,
elle est importante pour votre enquête ?
— Un rocher de plusieurs centaines de kilos a été déplacé, de sorte qu’il a
roulé avant d’écraser la tête de la victime. Il me semble que cette barre a pu
servir à le soulever, puis le meurtrier l’a jeté dans la forêt de cèdres. Nos
équipes y ont relevé des empreintes. Pour l’instant, elles ne correspondent à
aucun de nos fichiers.
Norton ne semblait pas très préoccupé, ou faisait semblant, ce qui irrita
Alvarez. Il s’imaginait que les flics n’étaient pas la clientèle la plus
commune pour ce genre de thérapie, malgré le stress intense lié à leur métier. Il
avait eu la sensation d’un black-out dont Norton ne semblait pas comprendre la
portée.
— Vous savez, fit Alvarez, dans notre profession, il est extrêmement
important de se souvenir de chaque détail. Si cette défaillance se
reproduisait, je me sentirais comme un conducteur en état d’ivresse, vous
voyez !
— Pour cette « perte de mémoire », je peux toujours vous diriger
vers un neurologue pour faire un encéphalogramme, mais je vous assure, il est
un peu tôt pour conclure à quoi que ce soit. Et puis, plus vous vieillissez,
plus vous devez accumuler les souvenirs. Ce n’est pas une tâche facile pour le
cerveau. Les vieilles années se ressemblent, les souvenirs se confondent.
— Je ne suis pas si vieux que ça !
— Ce genre d’oubli peut faire suite à une situation de stress, ou au désir
de ne pas « voir » quelque chose ?
— Ne pas voir quelque chose ? fit Alvarez en soupirant. L’idée excita
la curiosité du lieutenant qui s’abîma dans le silence.
— Je vous suggère de vous souvenir du mieux que vous pouvez de vos émotions
et de vos sentiments, fit Norton. Réfléchissez-y très sérieusement. Les
émotions, elles sont le carburant de la mémoire, mais elles peuvent aussi agir à
contresens lorsque vous ne voulez pas voir quelque chose. Bien ! Notre
séance est terminée. Hem… »
Lorsque Norton souhaitait rappeler à ses patients que ses séances n’étaient
pas gratuites, il émettait ce petit « hem » qui « voulait dire
ce qu’il voulait dire ». Alvarez tira les billets préparés à l’avance de sa
poche et les posa sur la petite table. À la fin de chaque séance, il avait
l’étrange habitude de se tromper et de se diriger vers la cuisine plutôt que
vers la sortie sur le palier. Cette fois-ci, l’inspecteur dérogea à sa méprise.
— Bravo ! lança de loin le psychothérapeute. Voilà qui est bon signe,
Monsieur Alvarez. À la prochaine fois !
Alvarez se retrouva dans la rue, un peu seul, avec le nez qui coulait et
une sorte de gueule de bois, comme à chaque fois qu’il sortait du cabinet de
Norton, se promettant de ne plus y remettre les pieds, y retournant après
quelques jours malgré sa promesse, hypnotisé par une nécessité qu’il ne maîtrisait
pas. Les cauchemars reviendraient, et l’angoisse.
*****
Le bureau d’Alvarez était situé au deuxième étage du Département de la
Police d’Atlanta. Dans ces couloirs qui tenaient davantage du monastère que de
la ruche régnait une atmosphère de travail intense. Les fonctionnaires
vaquaient à leurs occupations, convoquaient des réunions, ou se préparaient à
des opérations sur le terrain. On n’y trouvait pas de piles de dossiers
entassés, mais des bureaux ordonnés. Les papiers laissés au hasard avaient
laissé place aux ordinateurs et aux chaînes d’information soigneusement hiérarchisées,
à l’exception peut-être du « bureau de crise » d’Alvarez qui, dans
les moments de crise, frôlait le capharnaüm. Le tableau d’enquête qui semblait
encore un peu vide ne tarderait pas à se remplir de noms et de photos. Le
sergent Gregor Barclay était aux prises avec la machine a espresso. Lorsqu’il
voulait l’actionner, elle émettait un son épouvantable suivi d’un boucan rythmé
inquiétant et refusait de lui délivrer le précieux café.
— Peut-être devriez-vous la détartrer suggéra le lieutenant.
— Détartrer, fit le policier étonné en regardant la machine comme s’il la
découvrait pour la première fois. Je ne savais pas que ça se détartrait !
— Bah, vous êtes un flic, après tout Barclay ! Vous arriverez bien à
trouver la solution. Mais laissez cette machine de côté un moment et dites-moi
plutôt si vous avez du nouveau à propos de ce meurtre au parc de Douglasville.
Barclay s’assit rapidement à son bureau et enfonça la touche enter.
— Oui, désolé de vous le dire, mais l’un des deux Mexicains semble avoir un
certain passé judiciaire à son actif, dont un homicide involontaire. Il aurait
été membre d’un cartel pendant deux ans avant de se faire la malle chez nous.
— Quel genre d’homicide involontaire ?
— Accident de la route. Son camion a brusquement changé de voie sur
l’autoroute. La voiture qui le doublait a percuté un arbre. Un homme d’une
trentaine d’années a trouvé la mort.
— Hum ! Nous devons l’interroger et fouiller dans son passé : il
y a peut-être un lien. A-t-on identifié la victime dans le parc ?
— Les tests ADN ont démontré qu’il s’agissait d’une personne originaire
d’Asie, et plus précisément de l’ethnie Han.
— Ça alors ! Probablement un ressortissant Chinois ?
— Nous avons remarqué qu’il avait à peu près la même taille et le même âge
que ce chef jardinier. Si ça peut vous donner une idée !
— Le hasard. Je voudrais que vous fassiez la liste de tous les paiements
effectués par carte de paiement pour les visites du parc. Si les gens n’ont pas
payé en liquide, on peut toujours retrouver leur identité.
Le sergent retourna à la machine à espresso, s’efforça d’en extraire du
café avant de jeter l’éponge.
— Puisque je vous dis qu’il faut la détartrer, affirma Alvarez avec
assurance.
Situé au
rez-de-chaussée du pavillon des grues, le secrétariat du Parc dominait
légèrement les premières prairies qui s’étendaient au-delà de l’entrée du parc.
La fenêtre offrait une vue étonnante sur un îlot de rochers encadré de magnolia
et d’hortensias dont les teintes roses menaient une étrange conversation dans
la lumière blanche du printemps. Quelque part, des pigeons ramiers chantaient
avec leur sérénité habituelle. D’habitude installée derrière une fenêtre à
guichet, Aline Corbell était chargée de distribuer les tickets d’entrée aux
visiteurs et de s’occuper de la comptabilité du parc. Mais le parc étant fermé
à cause du meurtre, elle faisait de l’ordre dans les dossiers de comptabilité
et semblait tourner en rond. Elle sursauta lorsque Barclay frappa à la porte
entrouverte.
— Oh ! Je
vous prie de m’excuser. Je ne voulais pas vous effrayer. Sergent Barclay de la
police criminelle. Je voudrais vous poser quelques questions sur le meurtre d’hier.
Sans un mot, la
jeune femme blonde lui désigna un siège.
— J’aurais
besoin des données des personnes qui ont visité le parc avant le meurtre, c’est-à-dire
avant-hier, le 22 mars.
— Je crains que
ce ne soit pas possible, fit la jeune femme. D’autant que certains ont payé en
liquide en échange d’un simple ticket en papier.
— Bien sûr, j’en
suis tout à fait conscient. Mais pour ceux qui ont payé par des moyens électroniques.
J’ai besoin de toutes les reçus. En cas de doute, voilà le mandat de perquisition.
La secrétaire qui
n’avait jamais vu un tel document l’examina consciencieusement avant de sortir une
vingtaine de reçus de paiement d’un dossier en plastique.
— Des
photocopies ça ira ? demanda-t-elle.
Barclay fit un
signe affirmatif de la tête.
— Bien entendu,
mais c’est vous qui gardez les photocopies.
— Mais, nous avons
besoin des originaux pour le fisc ! s’étonna la secrétaire.
— On vous les
rendra dès que possible, déclara Barclay. J’ai d’autres questions concernant les
personnes qui travaillent ici ou qui viennent régulièrement.
— Oh, il n’y a
pas grand monde. Trois jardiniers et moi-même. Ce n’est pas un si grand parc.
— Et votre
patron, vous le voyez souvent ?
La secrétaire
sembla rougir.
— Moi, non, pas
trop. Mais il vient régulièrement le soir après les heures de travail.
— Vous voulez
dire ici ? Dans ce pavillon ?
— Non, non, à l’autre
pavillon. Le pavillon d’or, celui qui se trouve à mi-chemin entre cette entrée et
l’étang. Le patron donne des cours de yoga… enfin, … ce qui est supposé être du
yoga ! fit-elle en haussant des épaules.
— Je ne
comprends pas, fit Barclay septique. Nous parlons bien de Mc Gregor, le
millionnaire ?
— Oh ! Il
ne fait pas ça pour l’argent. C’est pour ça qu’il prend très cher.
Surpris par l’argument,
Barclay sourcilla.
— S’il ne fait
pas ça pour l’argent, il fait ça pour quoi ?
— Ça, je ne
peux pas vous le dire, fit-elle en rougissant encore plus.
— Vous m’en
avez dit trop ou pas assez, rétorqua le sergent. Vous voulez dire qu’il a des
activités … un peu suspect, durant ses cours de yoga ? Que fait-il à part
du yoga ? Je parie qu’il organise
des séances de spiritisme !
— Ah non, vous
n’y êtes pas du tout. Monsieur le directeur est passionné par tout ce qui est
soins énergétiques, gong et méditation. Tout cela est très positif, très spirituel.
— C’est ça, tous
ses élèves s’empiffrent avec des champignons hallucinogènes, et tout ce petit
monde se met à danser dans le parc, à poil sous la lune, en chantant des sutras !
Vous m’en direz tant ! fit Barclay sarcastique. À la grande surprise du
sergent, Aline Corbell passa du rose au rouge vif.
— Heu… non,
non, fit-elle sans grande conviction. C’est-à-dire, il ne s’agit pas du tout de
drogues. D’ailleurs, ce sont principalement des femmes qui viennent… le voir. Hem !
— Et il lui
arrive de tromper sa femme ? demanda Barclay en la fixant droit dans les
yeux. Aline Corbell baissa tout de suite les yeux et ne répondit pas. Dehors,
le ciel s’était obscurci. Barclay se demanda s’il n’y était pas allé trop fort.
Aline Corbell avait tous les droits de se sentir mal à l’aise en présence de ce
flic gigantesque qui la toisait de son mètre quatre-vingt-dix et qui s’évanouissait
facilement à la vue du sang.
— Bah, rien de
nouveau sous le ciel ! la rassura le sergent. Ne vous inquiétez pas !
Cela ne sortira pas d’ici, à moins que …
— à moins que
quoi ? fit la jeune femme effrayée.
— à moins que
ces informations soient nécessaires à l’enquête, si ces détails étaient liés au
meurtre.
— Ah bon !
fit-elle rassurée. Quand allez-vous me rapporter mes reçus ?
— Tout dépend
de l’enquête. En revanche, j’imagine que votre patron a un programme de la
semaine pour ses cours de yoga. J’aimerais connaître ses horaires ?
— Rien de plus
facile, fit la secrétaire, voici le fascicule avec toutes les activités et tous
les horaires.
Barclay examina
le programme et constata que tout y était, Tai Chi, yoga, bols thibétains, massages,
avec différents professeurs. Seul le yoga assuré par Mc Gregor lui-même était
programmé chaque jour ouvrable. Les autres activités semblaient organisées en
ateliers ponctuels.
— Je constate qu’un
cours de yoga a eu lieu le soir du meurtre ? Je vais devoir interroger
tous les participants.
— Bin soyez
gentil avec eux, hein ! Moi, je n’ai pas la liste. Pour cela, sergent,
vous devez vous adresser directement à monsieur Mc Gregor.
Lorsque
Barclay se retrouva dehors, il commença à pleuvoir. Il fourra les reçus dans sa
poche pour qu’ils ne mouillent pas. La secrétaire se tenait dans l’embrasure de
la porte. Il remarqua sur son visage une inquiétude bien plus marquée que ce qu’elle
avait d’abord laissé paraître. Barclay nota ce détail dans sa tête en se disant
qu’il tenait peut-être une piste.
Fin du chapitre quatre