Hier, c’était le 14 juillet en France, mais nous, nous sommes à Żelichowo en
Pologne, un village où se dresse une très belle église gréco-romaine du 14e
siècle, ainsi qu’une auberge pittoresque appelée « Le Petit Hollandais ».
C’est une vieille et immense bâtisse en bois avec un porche ombragé et des
colombages typiques de la région. Malgré la chaleur de juillet, il fait frais à
l’intérieur et ça sent la bonne cuisine et le bois. Le sol est recouvert de
vieilles briques luisantes à force d’avoir été foulées. L’auberge doit son nom
aux Mennonites qui ont habité la région au 16e siècle. Fuyant les
persécutions religieuses en Hollande, ils se sont réfugiés dans les paysages
plats et marécageux de la Poméranie. Or les Hollandais maîtrisaient l’art du
drainage comme personne. Agriculteurs et gestionnaires doués, ils furent volontiers
accueillis par les Polonais qui ont vu en eux l’opportunité de cultiver et
mettre en valeur ces terres inexploitées. Le grand-père d’Aga était d’ailleurs un
descendant de Mennonites qui sont venus s’installer pour les mêmes raisons dans
la région de Poznan, mais c’est purement par hasard que j’ai réservé une table
à cette auberge pittoresque parce qu’elle est à mi-chemin de l’endroit où nos
amis canadiens passent leurs vacances et de Rozynka. Lui est normand et elle
polonaise. Ils ont émigré au Canada il y a déjà plusieurs années. Leurs deux enfants
adolescents sont nés en Pologne et ont grandi au Québec.
J’ai remarqué qu’ils avaient même un très léger accent. Nous discutons de l’accent québécois. Notre ami souligne que c’est nous, français, qui avons un accent lorsque nous sommes là-bas, puisque après tout nous sommes chez eux. Pourtant, l’accent de France semble avoir la préférence pour pas mal de Canadiens. Il y a beaucoup d’accents différents au Québec, des accents qui ne se comprennent pas forcément très bien d’une région à l’autre. L’accent français permet-il de faire le lien ?
C’est assez curieux de songer à tous ces mouvements, déménagements, changements de pays et de vie. Cette tendance à émigrer ou à s’exiler n’est pas plus occidentale qu’africaine, américaine ou asiatique. Ces mouvements accompagnent l’humanité depuis l’aube des temps. Ils sont l’expression d’une liberté fondamentale. Je ne crois pas que cette liberté soit inscrite dans la déclaration des droits de l’homme, mais elle mériterait sûrement d’y figurer.
« La possibilité de choisir le pays où l’on veut vivre est un droit inaliénable ! »
Le jardin du « Petit Hollandais » est un havre de paix, loin des turpitudes du monde. Assis autour d’une table, à l’ombre des tilleuls dans le jardin du « Petit Hollandais » nous dégustons un gâteau à la rhubarbe et buvons de la limonade à base de sureau noir. En apparence, rien de spécial. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que c’est un privilège immense de pouvoir « profiter » de nos amis. Nous vivons dans des pays relativement paisibles, ils ont fait l’effort de venir en avion jusqu’en Europe. Je ne peux m’empêcher de ressentir une immense gratitude pour cet instant passé ensemble.